Dès qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain dans la physionomie de la dame. Son front brillant rayonna d'une émotion étrange. Le sang colora ses joues d'un rouge vif, et dans ses grands yeux se peignit un mélange de volupté et d'orgueil.

Sa taille avait une merveilleuse élégance souple, ses traits la douceur de ceux du Diable quand il s'avisa de tenter Ève... Son sourire était hautain; une volonté despotique perçait jusque dans ses petits pieds; on eût dit qu'ils avaient la conscience de son rang et qu'ils ne marchaient que sur des têtes prosternées. Enfin, pour compléter son air imposant, un poignard brillait à sa ceinture... Tout annonçait en elle l'épouse du Sultan.

En se rendant au marché elle avait aperçu Juan. C'était le dernier de ses caprices. Elle avait sur-le-champ donné ordre de l'acheter, et Baba avait été chargé de le lui conduire avec toutes les précautions.

«Chrétien, sais-tu aimer?» dit-elle d'un ton condescendant à l'esclave devenu sa propriété.

Juan, l'âme pleine encore d'Haydée et de son île, sentit le sang généreux qui colorait son visage refluer à son cœur. Ces paroles le percèrent jusqu'au fond de l'âme. Il ne répondit mot, mais fondit en larmes.

Gulbeyaz, la sultane, en fut choquée, gênée... Elle eût bien voulu le consoler, mais ne savait comment... Elle attendit que la tristesse de Juan se fût dissipée...

Alors, d'un air tout à fait impérial, elle posa sa main sur la sienne, et, fixant sur lui ses yeux, elle chercha dans les siens un amour qu'elle n'y trouva pas. Son front se rembrunit... Elle se leva néanmoins, et après un moment de chaste hésitation se jeta dans ses bras et y demeura immobile.

L'épreuve était périlleuse, et Juan le sentit. Mais il était cuirassé par la douleur, la colère et l'orgueil. Il dégagea doucement les beaux bras nus qui le pressaient et fit asseoir Gulbeyaz, faible et languissante, à son côté. Puis il se leva et s'écria:

«L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne veux pas servir les caprices sensuels d'une sultane. Tu me demandes si je sais aimer. Juge à quel point j'ai aimé, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lâche déguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent seuls me convenir... Ton pouvoir est grand. Mais c'est en vain que les fronts s'inclinent autour d'un trône, en vain que les genoux fléchissent, en vain que les yeux veillent, que les membres obéissent, nos cœurs demeurent à nous seuls.»

La fureur de Gulbeyaz à cette réponse ne dura qu'une minute, et cela fut heureux. Un moment de plus l'eût tuée. Sa colère fut comme un coup d'œil jeté sur l'enfer.