—Les mains et les jeux de cartes, reprit Don Jorge d'un air entendu, cela est bon pour les petites gens qui se font tirer la bonne aventure à un maravédis par tête. Les songes me plaisent médiocrement, puisque toutes les vieilles commères s'en mêlent... Je me fais cependant une raison à leur endroit. Mais ce qui me convient tout à fait, ce sont les étoiles. Elles sont d'usage chez les princes et dans les familles considérables. Parlez donc, maître astrologue, mais faites-moi le plaisir de ne prédire à ma belle-sœur que choses agréables... Nous aurions autrement à en découdre ensemble. Je suis maître des hommes d'armes du Grand Capitaine et n'ai point le poignet pourri. Faites-en votre compte.
—Monseigneur, répliqua l'astrologue, je ne suis que l'interprète des arrêts du ciel et ne dois point en subir les responsabilités.
—Cela est juste, Don Jorge, dit la comtesse. Je vous prie de laisser parler en toute franchise le savant homme que j'interroge. Comment me pourrait-il dire la vérité s'il n'était pas libre de ses paroles?
—N'en parlons plus. Ce qui est dit est dit. À bon entendeur, salut!
«J'ai souvent rêvé, dit la comtesse à la demande de l'astrologue, que, pendant mon sommeil, un serpent se réfugiait dans mon sein pour s'y réchauffer. Éperdue d'horreur et de crainte par le contact de ses écailles glacées, je voulais le rejeter loin de moi. Mais il était si beau, il me regardait avec des yeux si doux et si tristes que je n'avais plus le courage de m'en défaire. Alors il se mettait à siffler langoureusement, comme pour me remercier, et je me rendormais le cœur attendri et troublé...
—Ensuite?
—La première fois, le rêve se termina là... Un autre jour, je vis les fleurs de mon jardin s'agiter en même temps, couvertes de sang, et le serpent glissait rapidement au milieu d'elles. Et j'entendis que les fleurs chantaient, et elles disaient: «Justice! justice! Il nous tue.» Mais le serpent enroulé près de moi reprenait: «Ne les crois pas. Ce sont elles qui m'ont blessé avec leurs épines. Ce sang que tu vois est le mien. Sauve-moi.» Il paraissait souffrir autant que les fleurs. Je me mis à pleurer. Il but mes larmes, et nous nous rendormîmes tous les deux.
«Une autre fois, c'étaient des colombes blanches qui voletaient autour de moi en poussant des cris désespérés. Le serpent se jouait autour de mon cou et caressait mes cheveux. «Il a dévoré nos petits, disaient les colombes, venge-nous...» Mais le serpent murmura à mon oreille: «Elles se trompent... L'aigle a mangé leurs petits, et moi j'ai tué l'aigle.» Se penchant sur mon épaule, il me montra un grand oiseau de proie qui se débattait à terre dans les convulsions de l'agonie. Puis il redressa la tête en sifflant d'une manière terrible. Les colombes s'enfuirent en criant: «Malheur à toi! malheur à toi!»
«La dernière nuit enfin, je me sentis piquée au cœur. «Ingrat, m'écriais-je, assassin de ta bienfaitrice!» Et j'arrachai le serpent de mon sein. Tombé à terre, il y resta sans mouvement. Mais il me dit avec tant de douceur que j'en fus navrée: «Plains-moi si je t'ai tuée, c'est parce que je t'aime. Je vivais par toi, je n'ai pas voulu mourir sans toi.» Il se métamorphosa en fleur. Moi, je me trouvai changée en colombe. Je saisis la fleur, mais elle s'était changée en aigle. L'aigle me prit dans ses serres et m'emporta dans le soleil où nous fûmes consumés ensemble.