Nous avions loué la villa sous un faux nom, et le gérant, pour ne point avoir d'ennuis, déclara reconnaître son locataire dans le jeune prince. La police fut sur les dents pendant deux mois. Les journaux publièrent des éditions spéciales, et, comme nous avions commencé notre tournée, vous pouvez imaginer notre succès. La police ne supposa pas un instant que nous offrions la réalité de l'assassinat du jour. Nous avions cependant soin de l'annoncer en toutes lettres. Mais le public ne s'y trompa point. Il nous fit un accueil enthousiaste et, tant en Europe qu'en Amérique, nous gagnâmes de quoi distribuer aux membres de notre association, au bout de six mois, la somme de trois cent quarante-deux mille francs.

Comme le crime avait fait trop de bruit pour rester impuni, la police finit par arrêter un Levantin, qui ne put fournir d'alibi valable pour la nuit du crime. Malgré ses protestations d'innocence, il fut condamné à mort et exécuté. Nous eûmes encore bien de la chance. Notre photographe put, par un heureux hasard, assister à l'exécution, et nous corsâmes notre spectacle d'une nouvelle scène, bien faite pour attirer la foule.

Lorsqu'au bout de deux ans, pour des raisons sur lesquelles je ne m'étendrai pas, notre association fut dissoute, j'avais touché, pour ma part, plus d'un million, que je reperdis aux courses l'année suivante.

[III]
LE CIGARE ROMANESQUE

—Il y a de cela quelques années, me dit le baron d'Ormesan, un de mes amis me donna une boîte de havanes, qu'il me recommanda comme étant de la même qualité que ceux dont le défunt roi d'Angleterre ne pouvait se passer.

Le soir, lorsque j'eus soulevé le couvercle, je me réjouis beaucoup de l'arome que répandaient les cigares merveilleux. Je les comparai aux torpilles bien rangées d'un arsenal. Arsenal pacifique! Torpilles que le rêve a inventées pour combattre l'ennui! Puis, ayant pris délicatement un des cigares, je trouvai que ma comparaison avec les torpilles était inexacte. Il ressemblait plutôt à un doigt de nègre, et la bague de papier doré contribuait à augmenter l'illusion que la belle couleur brune m'avait suggérée. Je perçai soigneusement le cigare, l'allumai et commençai à tirer avec béatitude des bouffées parfumées.

Au bout de quelques instants il ne me vint plus dans la bouche qu'une saveur désagréable, et la fumée de mon cigare me parut avoir une odeur de papier brûlé:

—Le roi d'Angleterre me paraît avoir en fait de tabac, me dis-je, des goûts moins raffinés que je n'aurais supposé. Il est possible, après tout, que la fraude si répandue de nos jours n'épargne même plus le palais et la gorge d'Édouard VII. Tout s'en va. Il n'y a plus moyen de fumer un bon cigare.

Et faisant la grimace je cessai de fumer le mien qui, décidément, sentait le carton brûlé. Je l'examinai un instant en pensant:

—Depuis que ces Américains ont la haute main sur Cuba, il se peut que la prospérité de l'île ait progressé, mais les havanes ne sont plus fumables. Ces Yankees ont sans doute appliqué aux plantations de tabac les procédés de la culture moderne, les cigarières ont été certainement remplacées par des machines. Tout cela est peut-être économique et rapide, mais le cigare y perd beaucoup. D'autant plus que celui que j'ai honte de fumer à l'instant me donne tout lieu de croire que les falsificateurs s'en mêlent et que, de vieux journaux, trempés dans de la nicotine, tiennent maintenant lieu de feuilles de tabac chez les manufacturiers havanais.