—Vous m'affolez, protestai-je, expliquez-moi comment vous avez pu accomplir les prodiges qui tiennent en suspens l'attention de l'univers?

Il hésita un instant, puis, se décidant:

—La science, dit-il, est la cause des prétendus miracles que j'accomplis. Vous êtes le seul à qui je puisse m'ouvrir, car je vous connais depuis longtemps, et je sais que vous ne me trahirez point, aussi bien ai-je besoin d'un confident... Vous savez mon nom véritable, Dormesan, et vous connaissez quelques uns des crimes artistiques qui font la joie de ma vie. J'ai une culture scientifique aussi vaste que ma culture littéraire, et ce n'est pas peu dire, puisque, connaissant à fond un grand nombre de langues, je suis au courant de toutes les grandes littératures anciennes et modernes. Tout cela m'a servi. J'ai eu des hauts et des bas, c'est vrai, mais une seule des fortunes que j'ai amassées et dissipées, soit au jeu, soit en prodigalités de toutes sortes, formerait une somme respectable, même en Amérique...

Quoiqu'il en soit, un petit héritage, d'environ deux cent mille francs, m'étant pour ainsi dire tombé du ciel il y a quatre ans, je consacrai cet argent à des expériences scientifiques, et me vouai à des recherches ayant trait à la télégraphie et la téléphonie sans fil, à la transmission des images photographiques, à la photographie en couleurs et en relief, au cinématographe, au phonographe, etc... Ces travaux m'amenèrent à m'inquiéter d'un point négligé par tous les savants qui se sont occupés de ces problèmes passionnants: je veux parler du toucher à distance. Et je finis par découvrir les principes de cette science nouvelle.

De même que la voix peut se transporter d'un point à un autre très éloigné, de même l'apparence d'un corps, et les propriétés de résistance par lesquelles les aveugles en acquièrent la notion, peuvent se transmettre, sans qu'il soit nécessaire que rien relie l'ubiquiste aux corps qu'il projette. J'ajoute que le nouveau corps conserve la plénitude des facultés humaines, dans la limite où elles sont exercées à l'appareil par le véritable corps.

Les récits miraculeux, les contes populaires, qui accordent à certains personnages le don d'ubiquité, montrent que d'autres hommes avant moi ont agité la question du toucher à distance; toutefois ce n'étaient que rêveries sans importance. Il m'était réservé de résoudre, scientifiquement et pratiquement, le problème.

Bien entendu, je laisse de côté les phénomènes ou prétendus phénomènes médionaux touchant le dédoublement des corps; ces phénomènes, qu'on connaît mal, n'ont rien à voir, d'après ce que j'en sais, avec les recherches que j'ai menées à bien.

Après des nombreuses expériences, je parvins à construire deux appareils dont je gardai l'un, tandis que je plaçais l'autre contre un arbre situé au bord d'une allée du parc Montsouris. Mon expérience réussit pleinement, et, actionnant l'appareil transmetteur qui m'avait coûté tant de soins, et que je porte sans cesse sur moi, je pouvais, sans quitter le lieu où je me trouvais en réalité, apparaître, me trouver en même temps au parc Monsouris; et sinon m'y promener, du moins voir, parler, toucher et être touché dans les deux endroits à la fois. Plus tard, j'installai un autre de mes appareils récepteurs contre un arbre des Champs-Élysées, et je constatai, avec joie, que je pouvais aussi bien me trouver dans trois endroits à la fois. Désormais, le monde était à moi. J'eusse pu tirer des profits immenses de mon invention, mais je préférai la garder uniquement à mon usage. Mes appareils récepteurs sont petits, ont un aspect insignifiant, et il n'est pas encore arrivé qu'on les ait enlevés des endroits où je les ai placés. J'en mis un chez vous, cher ami, il y a deux ans, mais c'est la première fois que je m'en sers, et vous ne l'aviez jamais aperçu.

—C'est vrai, dis-je, je ne l'ai jamais vu.

—Ces appareils, continua-t-il, ont tout simplement l'apparence d'un clou... Je voyageai, pendant près de deux ans, dotant de récepteurs la façade de toutes les synagogues. Car mon dessein étant de devenir roi, du simple baron que je me suis fait, je ne pouvais espérer réussir qu'en fondant de nouveau le royaume de Juda, dont les Juifs espèrent depuis si longtemps la reconstitution.