Aucun phénomène n'apparaît an hasard; ce que nous appelons de ce nom n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu même a ses lois; il y a une théorie et un calcul des probabilités; les sociétés ont leurs lois. Parmi ces dernières, les lois de la nature inorganique et organique ont été, sont encore et resteront toujours la première Providence de l'humanité, le génie élémentaire, la fée généreuse ou non, peu importe, qui la dota de ses propriétés nocives et bienfaisantes. Ces lois, les plus générales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par notre propre intervention; elles nous dominent par leur généralité et leur simplicité mêmes; elles ont imposé aux sociétés l'uniformité de leur irrésistible empreinte; s'adapter à ces lois fut la première et la plus urgente de toutes les nécessités; là où cette adaptation fit défaut, la mort sociale fut inévitable.

Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le déterminisme admis dans toutes ces sciences, on prétend le rejeter du domaine des sciences sociales. Contradiction étrange cependant; ceux-là mêmes que l'idée des lois sociales offusque, sont précisément aussi ceux qui introduisent la Providence, c'est-à-dire la prévoyance, la prévision dans l'histoire. Or, qui dit prévision, dit science et il n'y a pas de science, ni de prévision, ni de prévoyance s'il n'y a pas de lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconnaître des lois sociales, des rapports nécessaires entre les phénomènes sociaux, une science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des commandements arbitraires émanés d'une autorité supérieure, absolue et inconditionnée, et par conséquent non susceptibles d'être humainement prévus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement pour ses adeptes, dans la théorie providentielle il faut aller jusqu'au bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si on admet ces dernières, on reconnaît par cela même que les sociétés ont des lois, les plus simples et les plus générales, il est vrai, mais par cela même les plus importantes. Entre la science intégrale et la Providence intégrale, entre l'ordre universel nécessaire et l'ordre universel arbitraire ou le désordre, il faut donc choisir, il n'y a pas de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale.


CHAPITRE V

LOIS SOCIOLOGIQUES ÉLÉMENTAIRES

Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et nécessaires, il nous a suffi de démontrer que la structure de nos connaissances en général et leur évolution sont soumises à des rapports invariables et nécessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par lui-même, crée avec le milieu social des rapports également invariables et nécessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux, qu'il y a des lois sociales et que ces lois spéciales peuvent être dégagées au moyen des diverses méthodes inductives et notamment au moyen des procédés d'expérimentation indiqués antérieurement.

EXEMPLE D'UNE LOI ÉCONOMIQUE

Supposons que le problème à résoudre soit de démontrer qu'un phénomène social, de la classe des phénomènes économiques, se rapportant spécialement à la circulation, se produit suivant des rapports nécessaires avec les conditions où il apparaît, en d'autres termes, suivant des lois.

L'expérience nous démontre que le transport d'une matière quelconque nécessite toujours une dépense ou un effort de tirage.

Abstraction faite de la nature du véhicule et de la voie, l'économie du transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le progrès est donc, avec un véhicule du poids mort le plus faible, de transporter la charge utile la plus grande.