Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-même dormait. Le premier soin de Manonie fût de travailler à dénouer la corde qui la retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette première tâche accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'éveiller, et, après quelques secondes d'une immobilité pleine d'angoisses, Manonie resta convaincue que le geste du Pawnie avait été simplement fortuit et exécuté en plein sommeil.
Probablement un instinct de bête fauve continuait à veiller en lui, et les nerfs surexcités se crispaient machinalement sur la malheureuse captive au moindre mouvement tenté par elle.
Néanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du Sauvage devenait bruyante et agitée; ses lèvres frémissantes laissaient échapper des imprécations sourdes, entremêlées de mots inintelligibles. C'était encore de la fureur, jusques dans les rêves!
Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir était venu.
Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre désespérée lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur le couteau du chef: à demi sorti de sa ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aiguë, rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pénétra jusqu'à la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphère de mort. Aussitôt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard: l'enfant dormait paisiblement, illuminé par la clarté douce des étoiles.
Tout était calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient çà et là; dans le lointain désert, profond, incommensurable, s'élevaient, s'éteignaient des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit parlaient de liberté à la triste prisonnière.
Puis ses yeux retombèrent sur le monstre endormi près d'elle, sur l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre était débarrassée!... Mais sa main, sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil acte?...
L'infortunée leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une courte prière.
—Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi!
Ensuite, se sentant raffermie par le même courage qui jadis anima Judith, elle leva l'arme meurtrière pour l'enfoncer dans la poitrine du Sauvage. A cet instant suprême, un simple mouvement de Wontum changea la face des choses: il lâcha le bras de Manonie qu'il tenait serré depuis quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle échappait à l'horrible nécessité de faire couler le sang: le couteau s'abaissa sans frapper.