—Il n'y a pas moyen: excusez-moi.—Bonsoir! votre canot a une manière d'approcher qui ne me va pas. Je déteste les familiarités.
Au bruit de ses pas dans les broussailles, le Français fit feu sur lui; mais comme il tirait au jugé, sa balle, bien entendu, se perdit dans l'espace sans atteindre le but.
Veghte courut lestement l'espace d'un quart de mille, puis il s'arrêta pour écouter, suivant son usage. A son grand étonnement, il entendit le Français et ses deux compagnons qui avaient sauté à terre et le poursuivaient.
—Bon! nous allons rire! murmura-t-il avec le plus grand sang-froid; je suis sur mon terrain, dans la forêt: ça me connaît, tous ces fourrés, tous ces arbres, toutes ces ronces. Ici, je ne crains personne. Si seulement j'avais un grain de poudre sèche je me mettrais à l'affût et ce serait le gibier qui abattrait les chasseurs!… une bonne farce vraiment!… mais mes pauvres pistolets sont trempés; je suis sûr que leur contenu est liquide et pourrait figurer convenablement dans l'écritoire de Joë Smith Ferguson, le maître d'école.—Hé! hop!… aho!… les autres! cria-t-il en changeant rapidement de direction après chaque cri.
Son audace le servit au delà de toute espérance: au bout d'un quart d'heure, de défaut en défaut, ses adversaires avaient fini par prendre la plus fausse direction possible; ils couraient en lui tournant le dos.
Mais Basil leur réservait une autre tribulation. Faisant un circuit rapide, il revint au creek et en atteignit les rives à environ cent pas de l'endroit où ils avaient amarré leur canot. Basil eut bientôt fait de le découvrir; il sauta dedans, s'y installa avec délices, et se mit à descendre allègrement le cours du fleuve.
—Par ma foi! se dit-il, voilà ce que j'appelle un trait de génie. Il n'y a qu'un américain, un Yankee! comme ils disent, pour jouer ces tours-là! Mon gros ami le Français n'aurait pas eu pareille imagination. Oh! quelle figure il va faire quand il s'apercevra que moi—Basil Veghte, son ex-prisonnier—j'ai capturé son canot, et que je m'en sers pour faire une petite promenade sur l'eau.
La jubilation du Forestier était si grande qu'il ne put résister au plaisir d'exécuter quelques appels tyroliens: les échos du lac Érié s'acquittèrent fidèlement de leur mission en portant ces roulades agaçantes jusqu'aux oreilles des poursuivants.
Le gros Français furieux et las de ses inutiles recherches, flaira une nouvelle mystification et accourut sur le bord du torrent qui, en cet endroit avait une grande largeur.
Il aperçut avec rage son embarcation glissant mollement le long du rivage opposé. Alors eut lieu un dialogue comique et tel que jamais, sans doute, les bois de ces parages n'en avaient entendu.