Cependant Veghte n'avait pas même songé au péril; l'idée lui était venue de traverser la forêt, il s'était mis en route, et il l'avait traversée.
A la fin, il trouva bon de faire halte sous un arbre immense dont les rameaux épais lui offraient un abri sûr.
Pendant quelques instants il resta immobile et attentif, comme s'il eût épié quelque bruit lointain. Mais rien ne troublait l'effrayant silence du désert, si ce n'étaient les mugissements intermittents des rafales, et le sourd grondement du lac Érié.
Alors il secoua la neige collée à sa carabine, l'appuya contre l'arbre avec précaution; ensuite il battit le sol de ses pieds avec une telle vigueur, que bientôt il eut aplani autour de lui une circonférence respectable.
Cette première opération accomplie, il amoncela des broussailles en forme de bûcher, y entrelaça savamment des branches sèches de toutes les grosseurs; enfin il entreprit la tâche d'allumer du feu, à la manière indienne; tâche difficile et délicate à cause de l'humidité extrême de la température.
Mais, en homme de précaution, il était muni: deux morceaux de bois durs et secs étaient soigneusement enfermés dans sa gibecière. Il les sortit, en planta un dans la terre,—celui-là portait un trou à son extrémité supérieure;—prit entre ses deux mains l'autre qui était pointu, et le fit rouler dans le morceau creux avec une rapidité excessive.
Quelques instants après, le contact et le frottement avaient échauffé les deux morceaux de cet instrument primitif; une poussière embrasée en jaillit comme un tourbillon; les feuilles demi-sèches fumèrent, flambèrent, et le feu fut allumé.
Bientôt les joyeuses lueurs du brasier illuminant le bois, y découpèrent de fantastiques silhouettes; Veghte s'installa sur un nœud saillant du gros arbre, les pieds contre le foyer, fumant sa pipe avec béatitude.
Qu'un bon bourgeois parisien de la rue Saint-Anastase ou de la rue Saint-Paul se figure un pareil coin de feu pour sa nuit!… il se croirait perdu. Basil Veghte était content.
—Voilà un cuisant orage, murmura-t-il tranquillement en secouant dans le feu la neige attachée à ses guêtres: j'aurais, tout de même, bien pu continuer ma marche jusqu'au matin; mais, à quoi bon? J'arriverai toujours assez tôt au fort. Christie n'est pas particulièrement pressé de me voir; s'il tient à me rencontrer plus tôt, rien ne l'empêche de venir au-devant de moi.