Pour se prémunir contre les fatigues futures, ils déjeunèrent: ce repas, fait avec le vigoureux appétit des chasseurs, fit une brèche considérable au quartier de venaison; il devint évident qu'il ne pourrait fournir matière à un second assaut semblable.

La marche commença. Mais ils n'eurent pas fait un mille qu'ils purent calculer la lenteur de leur marche, d'après les obstacles monstrueux opposés par la neige: à ce train-là, ils se voyaient contraints de voyager toute la nuit, ou de coucher en forêt, comme la nuit précédente.

Cependant ils n'avaient pas le choix, force leur était de marcher en avant. D'ailleurs, ce n'était pas leur première aventure de ce genre; en vrais forestiers aguerris, ils ne s'épouvantèrent pas trop de la situation.

Basil Veghte prit naturellement la tête de colonne, et se chargea de frayer la route dans la neige. Johnson le suivait à grand peine quoique une bonne portion de la besogne fût faite; des monceaux de verglas étant déjà écartés et brisés par son compagnon.

Basil, tout en cheminant, songeait à la jeune Indienne Mariami, et se soulageait, tant bien que mal, par de gros soupirs. Qu'était devenue l'ingrate fugitive? Était-elle vivante…, mourante…, morte…! ou bien avait-elle été recueillie par quelqu'un de sa race et emmenée au loin?… Toutes ces alternatives problématiques étaient de nature à exercer laborieusement l'imagination inquiète du pauvre forestier. Toutefois, ce labeur intellectuel ne lui déplaisait pas; il faisait une utile diversion à la fatigue corporelle; le temps et l'espace s'écoulaient plus inaperçus.

Tout à coup se présenta un obstacle considérable: c'était un cours d'eau rapide, profond et large. Au bruit de ses vagues tumultueuses et indisciplinées Basil s'arrêta:

—Qui sait si nous allons pouvoir le traverser? fit-il en se retournant vers Horace; quoiqu'il n'ait pas fait chaud cette semaine, il n'est pas sûr que le ruisseau soit couvert de glace.

—C'est possible, répondit Johnson d'un air désappointé; et dans ce cas que faudra-t-il faire?

—Ce n'est pas tout encore, vous allez voir, reprit Basil. Il est probable que les bords seront pris, le milieu sera dégagé de glace, et le courant n'en sera que plus inabordable, car il n'y aura pas moyen de naviguer au milieu des glaçons tranchants comme des rasoirs. Dans ce cas nous n'aurons d'autre ressource que de faire comme notre grand Georges Washington en pareille circonstance.

—Que fit-il?