Une fois engagé dans la forêt, et relativement en sécurité, Basil se rappelant qu'il avait été blessé, fit un examen rapide et superficiel de sa personne, jugea qu'il n'y avait rien de grave, et s'orienta pour continuer sérieusement sa route.

Au milieu de ses préoccupations, il remarqua que la fusillade des Indiens avait cessé: cette circonstance fut notée dans son esprit, quoiqu'il n'y attachât, sur le moment, aucune importance.

Et pourtant, s'il avait été à même de voir ce qui se passa derrière lui aussitôt après son départ, il aurait éprouvé une surprise sans égale.

Master Horace Johnson, après avoir attendu quelques moments pour être sûr que son compagnon était assez éloigné, se releva allègrement du fond du canot, et fit, de la main, un signal aux sauvages.

Cette pantomime télégraphique voulait dire sans doute: «cessez le feu,» et les Indiens avaient de bonnes raisons pour lui obéir docilement, car il ne fut plus tiré un seul coup de fusil.

Une chose bien plus curieuse! Johnson, le blessé! qui ne pouvait plus manier ni le fusil, ni la rame, lorsque Basil était auprès de lui; Johnson, le trembleur maladroit! dégagea son canot de la glace, avec une dextérité et une force herculéennes, prit l'aviron, s'en servit si adroitement et si vigoureusement que la barque bondit sur les flots, soulevée par ses bras d'acier. Enfin, chose inouïe! Master Horace Johnson revint en droite ligne vers la rive où se trouvaient les sauvages!

En vérité, il fut heureux pour le repos mental de Basil Veghte qu'il n'eût pas vu ce spectacle étonnant et gros de mystère. L'honnête Forestier aurait été obligé de laisser ce problème non résolu, et de convenir que, comme les femmes, les hommes étaient des «choses bizarres

Ce qui prouva l'innocence de son âme et la bonté de son cœur, ce fut un remords de conscience auquel il s'empressa d'obtempérer. Veghte n'avait pas fait un quart de mille qu'il se prit à songer qu'il était un vrai lâche, un vrai Judas! d'avoir ainsi abandonné son camarade: que si, d'un côté, le soin de sa préservation personnelle avait pu le solliciter dans le sens du départ; d'un autre côté, l'honneur, la loyauté, lui commandaient impérieusement de revenir auprès de Johnson pour l'arracher aux mains de ses ravisseurs impitoyables.

Basil ne tergiversa pas, il retourna en arrière. Accoutumé à être prudent, il s'approcha de la rivière avec les plus grandes précautions et gagna sans bruit les abords du lieu de son débarquement.

Là il eut beau écouter, épier du regard les rives du cours d'eau; le silence seul et la solitude répondirent à ses investigations: il n'y avait plus ni Johnson, ni canot, ni sauvages; plus rien que l'immensité neigeuse, muette, glacée, et le torrent bleuâtre dont les vagues folâtraient lugubrement entre elles.