Et Basil le caressait du regard, songeant aussi que son adversaire aurait bien figuré au bout de son rifle ou sous la pointe de son couteau:…

—… S'il ne m'avait pas pris en traître, on aurait pu voir;… continua Basil en cherchant à se consoler; s'il n'avait pas eu la lâcheté de se cacher pour me saisir par derrière,… certainement je lui aurais disputé ma personne de façon à l'en dégoûter. Bah! ces Français ont adopté les manières des Sauvages; ils font la guerre toujours en tapinois maintenant, on croirait voir des chats guettant des souris! je n'aime pas ça!

Mais tous ces raisonnements ne changeaient rien aux choses, et n'empêchaient pas que le Forestier ne fût pris. Chevaleresque ou non, son adversaire avait pour lui la raison du plus fort; cela rendait toute discussion superflue.

Bientôt les pensées de Basil prirent une autre direction: il se mit à songer au résultat de cette affaire. Qu'allait-on faire de lui? Pourquoi avait-on déployé tant d'acharnement pour le prendre vivant, alors qu'il aurait été relativement plus aisé de le tuer d'un coup de fusil, ou de le couler à fond?

Une pensée d'amour-propre lui vint et le consola un peu. Évidemment ses adversaires l'appréciaient à sa juste valeur: depuis le commencement de la guerre française, il s'était distingué parmi les plus braves; les précieux services qu'il avait rendus aux forts anglais établis sur les frontières l'avaient rendu légendaire parmi les Indiens.

De toutes façons il devait être le point de mire de la double expédition qu'il venait de voir fonctionner sur le lac: Français et Indiens ne s'étaient donné tant de peine que pour s'emparer de sa personne: le géant avait eu la meilleure chance.

Il n'était pas même bien sûr que ce dernier fût de la même bande que ceux de l'embarcation, car Basil remarqua qu'il prit sa direction vers un point du lac entièrement solitaire, sans avoir nullement l'air de s'occuper des autres.

Le Forestier était assez avisé pour ne négliger aucune observation qui pût lui devenir profitable par la suite. Il nota soigneusement dans son esprit qu'on s'acheminait vers la côte occidentale, il remarqua également qu'on côtoyait la terre d'assez près pour que tous les détails de la forêt ou des clairières fussent faciles à reconnaître.

Mais ces préoccupations incidentes ne pouvaient détourner Basil des inquiétudes et des regrets qui venaient l'assaillir en foule; une grande partie de ses pensées était pour le commandant Christie et sa brave garnison, maintenant privés de son actif et fidèle concours.

Il ne s'oubliait point lui-même assurément, mais il ne se tourmentait pas, ayant une foi aveugle en la bonne chance que le ciel lui avait toujours conservée.