—Bah! se dit-il avec une certaine assurance: qui vivra verra! Je trouverai bien quelque joint pour sortir de ce mauvais pas. En tout cas, le plus tôt sera le meilleur, car je ne leur ai jamais été plus nécessaire.
Sur cette réflexion il passa de longs instants à s'apitoyer sur ses braves compagnons d'armes qui, sans doute, attendaient avec anxiété son retour, et ne manqueraient pas d'être mortellement inquiets sur son compte.
—Ça va les décourager, continua-t-il: quand la mauvaise chance se prépare, tout va mal; on se démoralise, on perd la tête, et tout-à-coup on se trouve coulé à fond… mais enfin, pourquoi ont-ils été si acharnés à s'emparer de moi?… ajouta-t-il en creusant le problème d'autant plus studieusement qu'il pouvait moins le résoudre.
A cette dernière question, le nom d'Horace Johnson fit une apparition lumineuse sur le fond noir de son imagination.
—Oui! se dit-il, c'est un tour joué par cet abominable coquin; j'aurai un fort compte à régler avec lui quand nous nous reverrons! C'est lui qui a aposté ce gros Français pour me happer au passage: par prudence ils n'ont pas voulu me mettre la main dessus au départ, sous le feu des canons et des rifles du fort, mais ils avaient dressé toutes leurs batteries ensemble afin de retarder indéfiniment mon retour.
Veghte serra les poings, c'était tout ce qu'il pouvait faire; mais on peut affirmer que Johnson aurait passé un quart d'heure infiniment désagréable s'il se fût rencontré seul avec le Forestier dans quelque coin de la forêt.
Nous serions historien infidèle si nous omettions de dire que de véhémentes pensées d'évasion se présentèrent à l'imagination active du Forestier.
C'était rêver presque l'impossible. Néanmoins il fit plus d'une fois l'inspection de la barque et se demanda s'il ne serait pas opportun de se laisser adroitement glisser par dessus le plat bord et de «piquer une longue tête,» comme il l'avait fait si heureusement quelques instants auparavant.
Une seule chose le gênait; c'était ce grand et incommode Français flanqué de ses deux pistolets armés.
—Et il ne manquerait pas de s'en servir, murmura Basil; il est assez brutal pour cela; j'aurais beau aller vite, crac! un coup de doigt! et voilà l'accident arrivé; on repêcherait le pauvre Basil tout déconfit. Mais voyez donc l'animal! il ne me quitte pas des yeux; on dirait qu'il lit dans ma pensée.