—Je jurerais bien, dit-il, que c'est ce Johnson,… cet Horace Johnson qui a manigancé toute cette affaire.

—Ah! décidément vous m'impatientez avec vos questions, répliqua le Français; je ne vous répondrai plus rien.

—Vous m'avez, Goddam! bien assez répondu, pour qu'à présent je n'aie plus besoin de vos paroles. Je m'entends, cela suffit: Johnson et Balkblalk n'ont qu'à bien se tenir; je me souviendrai d'eux à l'occasion.

Sur cette apostrophe du Forestier, la conversation prit fin tout à coup: il se remit à rêver et à observer.

Depuis le début son adversaire n'avait pas quitté ses pistolets: comme le doigt du destin, son menaçant index, toujours appuyé sur la détente, se tenait prêt à lancer la mort et à foudroyer le pauvre Basil, s'il s'avisait de bouger.

Quant aux rameurs, ils ne donnèrent d'autre signe de vie que le mouvement infatigable et machinal de leurs avirons. Ils se montrèrent, pendant la conversation, d'une indifférence aussi absolue que si l'on n'eût pas parlé à leurs oreilles. Veghte en conclut qu'ils ne comprenaient pas un mot d'Anglais, si toutefois ils n'étaient pas sourds aussi bien que muets.

Évidemment le gros Français avait lu dans l'âme du Forestier tous ses plans d'évasion: de là, son opiniâtre surveillance.

Basil perdait réellement tout espoir: il était certain que, malgré toute sa vigueur et son agilité, il ne pouvait rivaliser de vitesse avec la balle d'un pistolet; il était également fort problématique qu'il pût plonger assez longtemps pour être perdu de vue par les gens du canot.

Cependant on naviguait tout doucement, et on avançait tout en se maintenant à la même distance du rivage. Par instants on apercevait très bien la silhouette des bois se découpant en masses sombres sur le fond du ciel; à diverses reprises le Forestier reconnut des fourrés où il avait fait plus d'une partie de guerre ou de chasse.

Chaque fois cela le faisait rêver: il laissa tomber la conversation et s'enveloppa dans de sombres pensées.