Réellement la position devenait délicate. Pour briser les vagues, ou, tout au moins, lutter contre elles sans trop de désavantage, il fallait leur marcher dessus la proue en avant, c'est-à-dire en tournant le dos au rivage. Mais cette direction n'était nullement celle que le Français voulait prendre. Si, au contraire, soit en louvoyant, soit en longeant la côte, on présentait le flanc aux lames, l'embarcation était perdue.

Le gros Français ne s'aveuglait pas sur le péril: il s'apercevait bien qu'il allait croissant d'une façon tout à fait sérieuse. Mais il était parfaitement résolu à ne pas prendre terre, car, dans sa pensée, le prisonnier aurait alors trop de chances pour s'évader: Il avait encore une autre raison que Basil ne tarda pas à comprendre.

Depuis environ un quart d'heure l'eau avait changé de couleur et l'apparition d'un courant annonçait le voisinage d'une rivière ou d'un torrent se déversant dans le lac. C'était même précisément le remous produit à cette embouchure qui augmentait l'agitation des vagues.

Bientôt on arriva en face du cours d'eau; trois vigoureux coups d'aviron firent tourner la barque à angle droit; quelques secondes après elle était hors du lac Érié et filait comme une flèche sur le courant paisible du Creek (gros ruisseau).

Cette localité était familière à Basil; il fut, dès ce moment, convaincu que la péripétie de ses aventures approchait. Si le lieu de leur destination était éloigné encore, le dénouement pouvait être favorable, il y avait chance d'évasion: mais si le camp indien où l'on se rendait était proche, tout espoir était perdu.

A environ un mille de l'embouchure, le lit du torrent se rétrécit et se montra couvert d'une voûte impénétrable de buissons. Le Forestier songea aussitôt à précipiter les choses, dans le cas où l'embarcation s'engagerait dans cette impasse sombre.

—Comment, diable! songez-vous à passer dans ce fouillis? demanda-t-il aussitôt qu'on fut en vue.

Le gros Français sourit d'un air farceur avant de répondre:

—Vous êtes terriblement questionneur ce soir. Qu'avez-vous donc?

—Vous pouvez me faire autant de questions que je vous en adresse: Ce sera à moi de voir s'il y a lieu de vous répondre. Il me semble qu'une conversation un peu animée vaut mieux qu'un maussade silence.