Semblable à un oiseau blessé qui se débat, le canot se jeta à droite, à gauche, en avant, en arrière, sous les impétueux coups de rame des poursuivants.

Mais ceux-ci eurent beau s'exercer les yeux au delà des forces humaines, ils ne virent aucune trace du fugitif, par l'excellente raison qu'ils ne dirigeaient point leurs regards du bon côté.

Effectivement, l'action du Forestier quoique soudaine et prompte comme l'éclair, avait été préparée soigneusement et exécutée avec une dextérité et un sang-froid consommés.

Au moment où le canot s'engageait sous la voûte de feuillage, il se dressa sur ses pieds, saisit sans bruit une grosse branche dans ses deux mains et se hissa doucement jusqu'au tronc: puis, il fit le tour de l'arbre, de manière à le placer entre lui et ses ennemis; alors, tapi dans une anfractuosité d'écorce, comme un chat sauvage, il attendit les événements.

Toute cette manœuvre avait été exécutée avec une dextérité de singe, silencieusement, promptement, à force de bras. Pas une feuille n'avait été ébranlée, pas un rameau n'avait été froissé, pas un murmure ne trahit l'audacieuse ascension du fugitif aérien.

Quoique, de sa cachette, il ne pût pas apercevoir son ancien gardien, le gros Français, cependant ses oreilles se réjouissaient d'entendre tous les mouvements désordonnés, les gestes furieux, les exécrations dans toutes les langues, les mouvements de colère auxquels se livrait le gros et furibond personnage.

Un instant, Veghte se prit à regretter de ne pouvoir le fusiller au passage; mais cette pensée s'évanouit comme un éclair, le Forestier se contentait très-bien d'avoir réussi à s'échapper.

Rester bien caché, sans bouger, en attendant le moment favorable pour regagner des terrains plus sûrs; se divertir intérieurement du désespoir énergique manifesté par ses adversaires; c'était le seul parti à prendre, et Veghte n'y manqua pas.

—Tu auras le loisir de te reposer, mon gros ami, murmura-t-il intérieurement… de te reposer le bras avec lequel tu m'as si longtemps tenu en joue: Vraiment! ce n'est pas dommage.

Bientôt les ennemis se lassèrent de chercher toujours à la même place; ils se mirent en route pour redescendre le courant.