Parmi les plus aventureux pionniers de la Nebraska, se trouvait Thomas Newcome. Quoique venu du Connecticut, il était né Anglais, et s'il avait gagné le Far-West, c'était moins pour chercher la fortune, que pour satisfaire les caprices d'une imagination fantasque, désordonnée, ennemie de toute gêne.

Son existence tenait du roman;—comme cela arrive beaucoup trop fréquemment pour l'ordre et le bonheur de la société—il avait été le héros d'une mésalliance qui avait fait grand bruit dans le monde Londonien. A une époque où il était jardinier dans les propriétés d'une noble famille, il avait su se faire adorer par la fille de la maison, l'avait enlevée, et avait fui avec elle en Amérique.

La malheureuse et imprudente victime de cette passion s'était aperçue trop tard de son funeste aveuglement; il lui avait fallu dévorer dans l'humiliation et les larmes le pain amer de la pauvreté, assaisonné de remords et d'affronts,—car son séducteur n'était qu'un cœur faux, un esprit misérable, tout à fait indigne du sacrifice consommé en sa faveur.

Enchaînée à ce misérable époux, Mistress Newcome avait perdu non-seulement amis et famille, mais encore sa fortune et ses espérances, car elle avait été déshéritée. Thomas n'avait convoité en elle que la richesse; quand il la vit pauvre il la prit en horreur. La malheureuse femme traîna pendant quelques années une existence désespérée; puis elle mourut, laissant une fille unique à laquelle elle léguait sa beauté, son esprit fin, distingué, impressionnable, et, par dessus tout, les noirs chagrins qui l'avaient tuée.

La jeune Alice habitait avec son père une clôterie sur les rives du Missouri. Leur habitation, grossièrement construite en troncs d'arbres, était installée sur la bordure des bois, et occupait à peu près le centre du domaine.

Ce Settlement, bien délimité sur trois côtés par des ruisseaux d'une certaine importance, n'avait, sur le quatrième côté, que des confins extrêmement indécis.

Dans ces contrées exubérantes d'espace la terre se mesure et se distribue largement: les grands spéculateurs,—un autre nom moins honorable serait peut-être plus juste,—qui revendent à la toise les territoires achetés à la lieue carrée, s'inquiètent peu d'attribuer à deux ou trois acquéreurs le même lambeau de terre: dans ces marchés troubles, auxquels personne ne comprend rien, qui commencent par une goutte d'encre et finissent par des ruisseaux de sang, il n'y a rien de sûr, rien de déterminé; la seule chose certaine, c'est qu'ils sont traités de coquins à scélérats, et que leur unique sanction repose sur le droit du plus fort.

Il s'y trouve toujours un côté douteux. Or, le quatrième côté du Settlement de Newcome était plus que douteux: à force d'être disputé entre voisins, il était sur le point de n'appartenir à personne.

Les prétendants les plus signalés étaient quatre jeunes gens concessionnaires d'un important territoire au milieu duquel était implantée leur rustique habitation.

Un matin, Newcome avait trouvé toute une rangée de pieux solidement plantés sur ce qu'il regardait comme son bien—du quatrième côté. Il ne fut pas long à les arracher pour les replanter bien loin en arrière, rendant ainsi, avec usure, usurpation pour usurpation. Deux jours après les poteaux étaient réintégrés à leur place première: les jeunes voisins faisaient en même temps sommation d'avoir à respecter leur clôture; Newcome répondait sur le champ par une sommation contraire. Chacun, bien entendu, avait la carabine au dos, le revolver en poche; il devint facile de préciser l'instant où la conversation s'échaufferait et ferait parler la poudre.