La tremblante Alice ne vivait qu'au milieu des transes, mais elle ne pouvait apporter remède à cet état de choses, car elle était absolument sans influence sur l'esprit de son père. Quoique jeune elle était sérieuse, raisonnable, prudente, et dirigeait la maison paternelle en ménagère accomplie. Sans se décourager, elle plaidait sans cesse pour la paix et la modération; mais elle prêchait littéralement dans le désert; rien ne faisait impression sur l'esprit brutal, emporté, indomptable de son père.
Un matin qu'il s'était réveillé dans un état d'exaspération extraordinaire, il s'agitait dans la maison, la parcourant à grands pas et adressant à ses voisins toutes sortes d'imprécations.
Alice, espérant faire diversion à ses pensées hargneuses, se hasarda à lui dire timidement:
—M. Mallet, du Comptoir d'Échange, est venu vous demander.
—Qu'est-ce qu'il me veut aussi? ce damné Français de malheur! fut la gracieuse réponse du père.
—Il ne me l'a pas expliqué: seulement il m'a annoncé qu'il reviendrait dans un jour ou deux.
Newcome regarda sa fille de travers:
—En effet! poursuivit-il aigrement, il doit avoir d'importantes affaires par ici, je le suppose! combien de temps est-il resté? Que vous a-t-il dit, ce maroufle?
La jeune fille pâlit et rougit successivement..mais son émotion était causée plutôt par le ton et les manières choquantes de son père que par le souvenir de son entrevue avec le jeune Français. Les paroles empreintes de soupçon qui venaient de lui être adressées la troublèrent au point de rendre sa réponse hésitante et embarrassée.
—Je ne saurais vous rapporter ce qu'il a dit, répondit-elle en balbutiant; il me semble qu'il a loué l'emplacement de notre maison;.... il a expliqué que tout ce territoire lui était parfaitement familier;... qu'il était en état de me raconter une foule d'histoires fort intéressantes sur les mœurs, les guerres, les légendes des Indiens... etc...