Cardenio grandit; il devint un jeune homme; son père, qui vieillissait, lui donna, sous sa surveillance, la direction de la plantation, qui avait pris un assez grand accroissement et semblait prospérer.

Par son activité, son intelligence précoce, Cardenio justifiait pleinement la confiance que son père avait mise en lui.

Le vieux colon, d'un naturel morose, bourru et surtout taciturne, ne frayait avec aucun de ses voisins; nous entendons par voisins ce que l'on entend en Amérique, c'est-à-dire les colons dont les plantations ou les défrichements se trouvaient situés dans un réseau de six ou huit lieues autour de la sienne.

Voilà où en étaient les choses au moment où, pour une cause que nous ignorons encore, le hasard nous met à l'improviste en rapport avec le jeune homme.

Le missionnaire s'était assis auprès du jeune garçon; il le surveillait d'un œil affectueux; chaque fois que par politesse celui-ci essayait d'interrompre son repas, il l'obligeait à continuer.

Lorsque, enfin, l'appétit de Cardenio fut calmé, le missionnaire lui versa un verre de vin en lui disant du ton le plus amical:

—Voyons, enfant, ce dernier verre; cela te fera du bien après les fatigues que tu as éprouvées; maintenant dis tes grâces, et nous causerons.

Le jeune homme but, fit une courte prière, et saluant gracieusement le prêtre:

—Vous êtes réellement un homme de Dieu, mon père, lui dit-il d'une voix remplie d'un charme indéfinissable. Pourquoi faut-il que les autres prêtres de ce pays vous ressemblent si peu?

—Chut, mon enfant! lui dit le prêtre avec un doux sourire, ne parlons pas mal des serviteurs de Dieu; plaignons ceux qui n'accomplissent point leurs devoirs, mais ne les accusons pas; au Seigneur seul appartient de les juger.