S'il y avait un secret de honte ou de malheur dans l'histoire de cette famille, ce secret était si religieusement gardé par chacun de ses membres, que rien n'en avait jamais transpiré au dehors.
Douze ans auparavant, don Melchior de Bartas avait débarqué à Galveston, d'un brick anglais dont le capitaine prétendait avoir recueilli en mer, à la suite d'une tempête, sur un navire abandonné de son équipage, et dont il n'avait pu connaître ni le nom, ni la provenance, ni la destination, les dix personnes composant la famille et la suite de son étrange passager.
Le capitaine anglais disait-il la vérité? Débitait-il une fable, avec ce flegme britannique que rien ne saurait émouvoir.
Ceci fut un second mystère qu'il fut aussi impossible d'éclaircir que le premier.
Don Melchior de Bartas, à peine débarqué, se rendit chez le gouverneur mexicain de la ville. Il eut avec lui un long entretien qui demeura secret, mais à la suite duquel le nouveau venu, sa famille et sa suite s'installèrent dans la maison même du gouverneur, où, pendant les dix jours qu'ils y demeurèrent, ils furent constamment traités avec le plus profond respect et les plus grands égards.
Cette famille se composait alors de don Melchior de Bartas, âgé de quarante-deux ans environ; de sa femme, doña Juana, douce et charmante femme de vingt-huit ans, à l'air mélancolique et maladif; de son fils Cardenio, alors âgé de cinq ans, et d'une fillette de six ou huit mois au plus, que sa mère nourrissait. Les six autres personnes qui formaient la suite de la famille étaient des serviteurs mexicains, jeunes encore, et qui paraissaient entièrement dévoués à leurs maîtres.
Dix ou douze jours après son arrivée à Galveston, don Melchior se mit en route pour l'intérieur du Texas, emmenant avec lui une douzaine de peones qu'il avait engagés, des bœufs, des chevaux, des moutons et quatre chariots ou wagons chargés de tous les instruments nécessaires à l'établissement d'une plantation; de plus, une recua d'une quinzaine de mules conduites par des arrieros et portant une foule d'objets dont il était impossible de savoir l'espèce ou la qualité.
La caravane marchait à petites journées; elle se dirigeait vers la frontière, et il lui fallut plus d'un mois pour accomplir son trajet. Arrivée à deux lieues en deçà du territoire indien, elle campa.
Don Melchior commença aussitôt un défrichement dans toutes les règles.
Plusieurs années s'écoulèrent; l'émotion causée par l'arrivée de don Melchior au Texas se calma; il fut oublié. Nul ne s'occupa plus de lui.