—Une heure avant le coucher du soleil, señor padre.
—Très bien; alors, comme tu n'as pu assister au dîner de ta famille, tu dois avoir faim; à ton âge on a bon appétit; assieds-toi là, à cette table, et soupe. Tout en mangeant, tu me diras quels sont les motifs si graves qui t'ont contraint, par un temps comme celui-ci, à faire près de quatre lieues à travers des chemins impraticables.
—Mais, señor cura, vous êtes réellement trop bon; je ne sais comment...
—Ta, ta, ta, ta! Assieds-toi, te dis-je; je n'écouterai rien tant que tu ne te sera pas mis à l'œuvre.
Force fut au jeune garçon d'obéir; il avait réellement grand appétit; de plus il savait que le père Michel lui aurait tenu parole et n'aurait rien écouté de ce qu'il aurait voulu lui dire.
Nous profiterons de ce moment de répit, que nous donne l'insistance mise par le missionnaire à faire souper son jeune visiteur, pour esquisser le portrait de Cardenio, qui n'est rien moins que notre principal personnage.
Cardenio Bartas était âgé de dix-sept ans à peine; il était grand, bien fait, solidement charpenté, et paraissait au moins trois ou quatre ans de plus que son âge. Ses traits fins, aux lignes nobles et fortement accentuées, bien que brunis par le soleil, le faisaient à l'instant reconnaître pour un Espagnol de vieille race andalouse, peut-être un peu mêlée de sang maure, mais sans aucun autre alliage de sang américain. Son front bombé, un peu bas; ses yeux noirs bien fendus, pleins d'éclairs; sa bouche un peu grande, ourlée de lèvres d'un rouge sanglant; son nez légèrement aquilin; son menton bien dessiné; ses cheveux d'un noir de jais, frisés et frisottés, qui tombaient en désordre sur son cou musculeux, tous ces traits réunis formaient à ce jeune homme une physionomie à la fois douce, énergique et rêveuse, qui lui donnait une certaine ressemblance avec l'Antinoüs ou le Méléagre antiques.
Les Bartas se prétendaient Cristianos-viejos, c'est-à-dire Espagnols de race pure. Un Melchior de Bartas avait fait partie, comme officier, de l'audacieuse et aventureuse expédition de Fernand Cortes.
Par suite de quels événements étranges ou plutôt de quelle fatalité cette famille, jadis si puissante, si colossalement riche, alliée à toutes les grandes maisons du Mexique et même de l'Espagne, s'était-elle vue réduite presque à la misère et contrainte de s'exiler ou plutôt de se réfugier sur les frontières sauvages du Texas?
C'est ce que nul n'aurait su dire, car tout le monde l'ignorait dans le pays.