Aussitôt que je me fus assuré que j'étais bien seul dans la maison, je me levai, je pris mes pistolets, mon machete, ma carabine, et sans plus réfléchir je sortis à mon tour. On eût dit qu'une force invincible me poussait au dehors.

A Mexico il est, ou plutôt il était à cette époque, défendu, aussitôt la nuit venue, d'aller à cheval à travers les rues de la ville. J'ignore s'il en est encore le même aujourd'hui. La raison de cette mesure de police est celle-ci: Mexico est bâti sur pilotis; les rues sont creuses sous le pavé, de sorte que, si une fissure se déclarait, elle pourrait causer des éboulements d'autant plus dangereux qu'on ne pourrait pas les apercevoir pendant l'obscurité. Du moins, telle fut la raison qu'on me donna.

Je me dirigeai à grands pas vers la garita de Toluca, où je savais pouvoir me procurer un cheval chez un ranchero dont j'avais fait connaissance quelques jours auparavant.

En effet, pour six piastres que je lui comptai, le digne homme me loua un vigoureux cheval, plein d'ardeur, sur le dos duquel je montai aussitôt, puis me penchant à l'oreille du ranchero en même temps que je lui glissais deux piastres dans la main.

—Amigo, lui dis-je, si quelqu'un vous demande si l'on vous a loué un cheval cette nuit et si vous avez vu passer un cavalier, répondez hardiment non, et vous m'aurez rendu un service. Cosas de amor! ajoutai-je à demi-voix.

—Bon, me répondit-il en souriant, c'est entendu, caballero, soyez tranquille. Celui qui m'arrachera une parole sera bien malin. Bonne chance!

Je m'éloignai au galop.

Ainsi que le lui avait très bien dit don Juan ou son ménechme, don Luis, l'homme prudent par excellence, avait trop parlé en citant le Palo Verde. Par un hasard très facile à comprendre, du reste, dans mes continuelles promenades autour de Mexico, j'étais arrivé à connaître les environs de la ville presque aussi complètement qu'un Parisien pur sang connaît le boulevard Montmartre.

Le Palo Verde était un rancho solitaire qui s'élevait dans un carrefour nommé le carrefour des Six Chemins, et auquel, en effet, aboutissaient six routes.

Il était environ onze heures et demie lorsque j'atteignis le Palo Verde. La porte du rancho était ouverte et flamboyait gaîment dans la nuit; de joyeux éclats de rire se mêlaient aux sons criards d'une guitare qui avait la prétention d'accompagner une chanson indienne.