Son gréement, bien peigné et goudronné avec soin; ses vergues, brassées avec symétrie, et plus que tout cela les gueules béantes de six petites caronades de vingt-quatre qui sortaient tribord et bâbord des embrasures de ses sabords, et la longue pièce de trente-six, à pivot, braquée sur son gaillard d'avant, montraient que, s'il n'avait pas à la pomme de son grand mât la flamme des bâtiments de guerre, il n'en était pas moins résolu, le cas échéant, à lutter contre les croiseurs suspects qui pullulaient alors dans l'océan Pacifique et qui se hasarderaient à entraver sa marche.

A l'instant où commence notre récit, à part le timonier, placé à la roue du gouvernail, et un homme enveloppé dans un épais caban, qui se promenait de long en large sur l'arrière en fumant sa pipe, le pont du brick semblait désert. Pourtant, en regardant plus attentivement, on eût aperçu, couchés pêle-mêle et dormant sur l'avant du navire, une vingtaine d'individus composant la bordée de quart, et que le plus léger signal suffirait pour réveiller.

—Eh bien! dit le promeneur en s'arrêtant près de l'habitacle et s'adressant au matelot du gouvernail, je crois que le vent adonne, hein?

—Oui, maître Pécou, répondit le timonier; il vient d'adonner de deux quarts.

L'individu qui répondait au gracieux nom de Pécou étant un de nos principaux personnages, nous demandons au lecteur la permission de tracer en quelques lignes son portrait.

Maître Pécou était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une taille presque aussi large que haute, ne ressemblant pas mal à une futaille à laquelle on aurait donné des pieds, et pourtant doué d'une force et d'une agilité peu communes.

Son nez violet, ses lèvres épaisses et sa face enluminée, encadrée de gros favoris rouges, lui donnaient une physionomie joviale, que deux petits yeux gris enfoncés sous l'orbite, pleins de feu et de résolution, rendaient ironique et railleuse.

Voilà pour le physique.

Au moral, c'était un brave et digne homme, franc et loyal, excellent marin, et n'aimant que deux choses, ou plutôt deux êtres au monde: son capitaine, qu'il avait élevé, et, ainsi qu'il le disait souvent, auquel il avait le premier administré du tabac pour lui apprendre à faire sa première épissure; et son navire, qu'il avait vu construire, sur lequel il était monté dès qu'on l'avait lancé, et qu'il n'avait plus quitté depuis.

Maître Pécou n'avait jamais vu, ou, pour être plus vrai, n'avait jamais connu ni son père ni sa mère; aussi, s'était-il fait une famille de son brick et de son capitaine.