Toutes ses facultés aimantes s'étaient si complètement concentrées sur eux, que ce qu'il éprouvait pour l'un comme pour l'autre dépassait toutes les limites d'une affection ordinaire, et avait atteint les proportions gigantesques d'un véritable fanatisme.
Du reste, si le digne contremaître aimait son capitaine, nous devons convenir que celui-ci le lui rendait amplement.
Loïck Legoff, fils d'honnêtes pêcheurs de Douarnenez, avait perdu ses parents à l'âge de huit ans, au milieu d'un grain qui avait fait chavirer leur barque à une encablure tout au plus du rivage. Il avait été sauvé miraculeusement, au moment où il allait périr, par Jean-Louis Pécou, qui l'avait saisi aux cheveux et porté évanoui à la côte.
Le brave matelot s'était senti pris de compassion pour cette pauvre petite créature qu'une épouvantable catastrophe faisait subitement orpheline. Avec cette simplicité si pleine de grandeur qui caractérise les marins, sans réfléchir à la position précaire dans laquelle il se trouvait lui-même, il emmena l'enfant dans sa misérable cabane et résolut de l'élever.
Sa bonne action lui porta bonheur, ce qui arrive quelquefois, quoi qu'en disent les pessimistes. Loïck comprit en grandissant les énormes sacrifices et les rudes privations que son bienfaiteur s'imposait pour lui, et comme c'était une nature d'élite, douée des meilleures qualités du cœur et de l'intelligence, il se promit intérieurement de récompenser son père adoptif de son abnégation et de son dévouement.
Le jeune homme, devenu beau et fort avec l'âge, redoubla de zèle et d'application, afin d'apprendre son rude métier de marin.
Avec un caractère aussi ferme et aussi énergique que celui de Loïck, vouloir et pouvoir étaient un. Aussi, tout arriva-t-il comme il l'avait décidé.
A vingt-cinq ans, il passait avec éclat son examen de capitaine au long cours, et il se faisait recevoir à l'unanimité.
A trente ans, il faisait, du produit de ses économies, construire à Saint-Malo un brick sur lequel maître Pécou, rayonnant d'orgueil et de bonheur, s'embarquait sous ses ordres en qualité de second.
Depuis trois ans déjà, les deux hommes couraient joyeusement la mer sur leur navire, le jour où nous les trouvons, par une belle matinée du mois de mai 1854, sur le point de doubler le cap Saint-Lucas, pour entrer dans le golfe de Californie.