Maintenant, je marche à grands pas vers la vieillesse.

Je ne sais pas ce que le hasard me réserve encore et comment s'écouleront mes derniers jours, mais je doute fort que la seconde partie de ma vie réponde à la première et qu'elle soit, comme celle-ci, émaillée de cette foule d'incidents extraordinaires et d'événements incroyables qui m'ont formé de si charmants souvenirs et m'aident à oublier le présent, en me réfugiant dans le passé, sans songer à l'avenir.

Vers le milieu de 1854, je revins à Paris, avec l'intention de m'y fixer définitivement; j'éprouvais le besoin de me reposer enfin de tant de courses hasardeuses à travers le monde.

Né à Paris en 1818, je l'avais quitté pour la première fois en 1827, pour me lancer à corps perdu dans l'inconnu, en qualité de mousse.

Mes pérégrinations, interrompues une première fois en 1849, avaient recommencé en 1852.

Pendant vingt-cinq ans, j'avais à plusieurs reprises parcouru le monde, du nord au sud et de l'est à l'ouest, et assisté, comme acteur ou spectateur, à une foule d'événements plus émouvants et plus singuliers les uns que les autres.

J'avais fait la pêche au hareng, la pêche à la morue, la pêche à la baleine; j'avais été abandonné sur des îlots perdus, pour tuer des phoques et des morses; j'avais été fait prisonnier des Patagons à la baie de Barbara; j'avais combattu contre Rosas à Montevideo; assisté à je ne sais plus combien de révolutions au Pérou, au Chili et au Mexique; erré dans les grandes savanes américaines, en compagnie des Comanches, des Mandans et des Dakotas, qui m'avaient adopté; pêché les perles aux îles Pomotou et à la Nouvelle-Zélande; été «tayo» (ami) avec les Taïtiens et les Nouveaux-Zélandais; servi sous les ordres de Schamyl, au Caucase.

Bref! J'avais, cent fois peut-être, risqué d'être gelé, rôti, mangé, torturé, pendu ou fusillé.

Comme on le voit, mon existence avait été bien remplie: j'avais essayé de tout.

A mon retour à Paris, en 1854, je fis mentalement mon examen de conscience, et je reconnus qu'il ne me restait plus qu'une sottise à faire: me marier!