Je me hâtai donc de compléter ma collection de folies en épousant, deux mois après mon retour, une femme charmante que sa mauvaise étoile jeta malheureusement sur mon passage, au moment où j'y pensais le moins et elle aussi, et que je crains beaucoup, bien que je l'aime autant qu'aux premiers jours de notre union, de n'avoir pas rendue aussi heureuse qu'elle le mérite.
Quelques jours après notre mariage, ma femme me prenant en laisse, car je n'y serais jamais allé de mon plein gré, m'obligea à faire avec elle une visite à sa mère, Mme G... D..., l'éminente cantatrice dont la réputation fut universelle et qui d'ici à bien longtemps ne sera pas remplacée.
Mme D..., femme essentiellement intelligente et spirituelle, était très curieuse de me connaître. Aujourd'hui je passe pour un loup; à cette époque-là je passais pour un sauvage: je crois que je suis un peu l'un et l'autre.
Mme D... fut charmante pour moi.
Naturellement, on faisait beaucoup de musique chez elle. Sa seconde fille, Marie, qui depuis a épousé M. W..., le célèbre compositeur, s'en donnait à cœur joie avec ses jeunes compagnes, commençant sur le piano cinquante morceaux sans en terminer un seul, chantant des lambeaux de grands airs et faisant des imitations parfaitement réussies de toutes les cantatrices alors en renom.
J'étais chez Mme D... depuis onze heures du matin.
Ce soi-disant concert avait commencé avant mon arrivée: à six heures on l'interrompit pour dîner.
Dès qu'on fut levé de table, il recommença; à dix heures du soir, j'étais plus qu'à demi-enragé, à cause de l'obligation dans laquelle je m'étais trouvé de me contenir durant la journée tout entière.
Je m'étais réfugié dans un angle de la cheminée où je marronnais tout seul; je ne sais quoi, entre mes dents, lorsque Mme D... s'approcha de moi et me dit doucement, avec ce sourire à la fois séduisant et railleur qu'elle seule possédait:
—Vous aimez la musique, n'est-ce pas, M. Aimard?