[Carmen]
I
Une rencontre dans la prairie.
Lorsque les cheveux commencent à blanchir, que l'on est assis pendant les longues soirées d'hiver au coin de la cheminée, que le feu pétille dans l'âtre, que la pluie fouette les vitres, et que le vent mugit avec de mystérieux murmures dans les sombres corridors, l'âme, attristée par les réalités souvent poignantes du présent, se reporte avec un douloureux plaisir vers les riantes années de la jeunesse, hélas, écoulées pour toujours.
La tête dans la main, le regard errant dans le vague, on écoute les accords presque indistincts d'une mélodie qui passe, emportée sur l'aile humide de la brise nocturne, et qui éveille au fond du cœur les souvenirs si chers de la première jeunesse.
Alors, s'absorbant en soi-même, oubliant le présent pour ne plus songer qu'au passé, on voit, comme à travers un prisme, se dérouler ses souvenirs dans un radieux kaléidoscope.
Peu d'hommes ont eu une existence plus accidentée que la mienne, plus mêlée d'événements de toute sorte, gais et tristes, joyeux ou terribles. Aussi, peu d'homme possèdent une aussi riche collection de souvenirs.
Parmi ces souvenirs, il en est un qui est obstinément demeuré gravé au fond de mon cœur.
Ce souvenir, le voici: c'est une histoire bien simple et bien touchante à la fois. Quoi qu'il y ait plus de trente ans que ces événements se sont passés, ils sont demeurés présents à ma mémoire comme s'ils dataient d'hier.