Il était impossible de n'établir aucun calcul approximatif.
L'ouragan, qui, depuis une heure à peine, avait cessé, devait avoir causé des ravages énormes, fait déborder les rivières et les torrents, enlevé les troncs d'arbres servant de pont, effacé tous les vestiges de route.
Il fallait donc marcher lentement et avec précaution à travers des sentiers presque impraticables, en se fiant beaucoup plus à l'instinct des animaux que l'on montait, pour ne pas s'égarer, que sur des connaissances acquises et qui pouvaient être mises en défaut à chaque pas par des accidents imprévus.
Il était près de dix heures du soir lorsque le père Paul-Michel et Cardenio, en croupe duquel était monté Frasquito, quittèrent le presbytère et sortirent de Castroville.
A deux ou trois portées de fusil de la ville, après avoir traversé quelques prairies plus ou moins bien mises en culture par des Indiens civilisés ou «mansos» qui forment le plus clair de la population de Castroville et connaissent à peine les premières et plus grossières notions d'agriculture, s'étend une immense savane appelée la «Leona».
La «Leona», coupée par une foule de ruisseaux dont quelques-uns sont assez larges et assez profonds, dont le cours est généralement très accidenté et forme des méandres infinis, est de plus semée de bois taillis épais, couverte en partie par un immense chaparral, qui est, à juste titre, l'effroi des habitants.
Bien des colons, venus dans ce chaparral pour y ramasser de la «pacane» ou du bois mort, s'étaient égarés et n'avaient point reparu. Quelque temps après, leurs ossements blanchis avaient été trouvés au pied des arbres, auprès de leurs sacs encore pleins.
Les Sioux, les Apaches, les Comanches, les Lipans, les Delawares sillonnaient la Leona dans tous les sens et massacraient sans pitié, avec des raffinements de cruautés inouïs, les malheureux blancs que leur mauvais destin ne jetait que trop souvent sur leur passage.
Nous ne parlons ici que pour mémoire de myriades de serpents horribles, aux morsures mortelles, des jaguars, des panthères et des coyotes qui semblaient y tenir un éternel sanhédrin.
C'était ce lieu de plaisance que nos trois voyageurs devaient traverser dans une partie de sa longueur, au milieu des ténèbres, en suivant en file indienne les courbes interminables d'une route texienne, c'est-à-dire un sentier primitivement tracé par le pied des bêtes fauves, indiqué à peine par des fortes entailles, faites à la hache, sur le tronc des arbres; où parfois, comme il eut été trop long sans doute d'enlever les arbres qui tout d'un coup venaient barrer le passage, on s'était contenté de les couper à un pied du sol, de façon à procurer des cahots sans nombre aux charrettes contraintes de s'engager dans ces effroyables sentiers, et qui souvent faisaient culbuter les chevaux des cavaliers imprudents qui se hasardaient à prendre une allure trop rapide.