Dans les premiers moments de leur voyage, à part quelques accidents sans importance, nos voyageurs se tirèrent assez bien des difficultés qu'ils rencontraient sur leurs pas.

Ils se trouvaient alors en rase campagne; la nuit était claire; la lune leur donnait une lueur suffisante pour se conduire.

Ils atteignirent ainsi une espèce de pont fait de deux pièces de bois à peine équarries, et de branches mal jointes, jeté entre deux monticules qui enserrent un cours d'eau assez large et profond nommé le Buffalo.

Derrière ce pont, qu'ils traversèrent au galop, au risque d'être renversés au fond d'un précipice de cinquante mètres si les chevaux avaient malheureusement butté, commençait la Leona, c'est-à-dire les véritables difficultés du long trajet que les trois hommes avaient à faire.

Cependant, sous la direction de Cardenio, ils s'engagèrent résolument dans le chaparral si funeste à tant d'hommes de leur couleur.

Il régnait sous le couvert une obscurité profonde; on ne pouvait s'y diriger qu'à tâtons, instinctivement, sans être aucunement sûr de la ligne qu'on suivait.

Depuis vingt minutes à peine, ils avaient pénétré dans le chaparral, lorsque tout à coup le cheval de Cardenio eut un frisson de terreur, poussa un hennissement sourd, et s'arcbouta des quatre pieds en couchant les oreilles et en tremblant de tous ses membres.

Le jeune homme, sans autrement s'émouvoir, jeta un long regard autour de lui; alors il aperçut, à vingt-cinq pas à peine en avant, deux lueurs sinistres qui brillaient comme un lugubre phare dans les ténèbres.

Cardenio arma son fusil, qu'il portait en travers sur le devant de la selle, l'épaula, et, après avoir visé pendant deux ou trois secondes, il lâcha la détente.

Un rugissement effroyable se fit entendre: il y eut un bruit terrible de branches froissées et brisées, et ce fut tout.