VIII

Comment fut surprise l'habitation de don Melchior et ce qui s'ensuivit.

Quelques instants plus tard, Pedrillo et l'étranger mettaient pied à terre dans la cour de l'habitation.

A peine l'inconnu eut-il jeté la bride sur le cou de son cheval, dont un peon s'empara aussitôt, qu'il mit le chapeau à la main, et s'approchant de don Melchior de Bartas, qui, en compagnie de sa femme, de sa fille et de Cardenio, venait à sa rencontre, il le salua avec toutes les marques du plus profond respect et lui dit d'une voix doucement accentuée:

—Veuillez excuser, señor, la liberté que j'ose prendre de me présenter ainsi à vous et de réclamer votre bienveillante hospitalité.

—Soyez le bienvenu dans ma demeure, señor, répondit don Melchior avec une exquise courtoisie. Bien que vous arriviez dans de malheureuses circonstances, veuillez, je vous prie, considérer cette maison comme étant la vôtre; un hôte est l'envoyé de Dieu; il honore la maison sous le toit de laquelle il daigne s'abriter.

—Arrivé depuis quelques jours à peine dans ce pays, caballero, des intérêts fort graves ont nécessité ma présence à Castroville, où certaines affaires, qui me sont personnelles, exigent que j'aie le plus tôt possible un sérieux entretien avec le señor cura don Pablo-Miguel. Ce matin je me trouvais par hasard chez le gouverneur de la ville, lorsque est arrivé le courrier que vous lui avez adressé. J'ai appris alors le danger qui vous menaçait et pour quel motif le señor cura serait probablement contraint de demeurer plus longtemps qu'il ne l'avait supposé absent de la ville. J'ai pensé alors, caballero, pardonnez à ma présomption, que, tout en faisant mes affaires, je pourrais peut-être faire les vôtres, que le bras d'un homme brave, dans les circonstances où vous place le hasard, ne serait peut-être pas à dédaigner pour vous; alors je me suis résolu à braver les convenances, à venir demander ici au señor cura l'entretien que je ne pouvais plus espérer avoir avec lui dans son presbytère, et à me présenter tout franchement à vous.

—Tout en vous remerciant, señor, de votre loyale explication, permettez-moi de vous faire observer qu'elle était complètement inutile, et de vous répéter une fois encore que votre présence ici ne saurait que m'être très agréable et que je m'efforcerai de vous y retenir le plus longtemps possible.

Après s'être incliné une seconde fois, avoir échangé quelques compliments de politesse avec le missionnaire et avec les autres personnes présentes, l'inconnu offrit le bras à doña Juana et la suivit dans l'intérieur de l'habitation.