--Quatre-vingt! fit le colonel en secouant la tête; en présence d'une invasion formidable, comme il s'agit de la défense commune, ne pouvons-nous pas obliger les habitants à se mettre sous les armes?
--C'est leur devoir, dit un des officiers.
--Il faut, continua don Luciano, qu'une force imposante couronne nos murailles. Voici donc ce que je propose. Tous les esclaves noirs seront enrôlés et formés en compagnie; les négociants feront un corps à part; les gauchos, bien montés et bien armés défendront les approches de la ville et feront des patrouilles au dehors pour surveiller la plaine. Nous réunirons ainsi 700 hommes, nombre suffisant pour repousser les Indiens.
--Vous savez, colonel, objecta un officier, que les gauchos sont de mauvais drôles et que pour eux la moindre perturbation est un prétexte de pillage.
--Aussi, seront-ils chargés de la défense extérieure. Ils camperont en dehors de la colonie; et, pour diminuer parmi eux les chances de révolte, on les dispersera en deux compagnies, dont l'une parcourra les environs, tandis que l'autre se reposera. En les tenant ains en haleine, nous n'aurons rien à redouter.
--Quant aux créoles et aux étrangers, dit le major, il sera bon, je crois, de leur intimer l'ordre de rentrer toutes les nuits au fort pour les armer en cas de besoin.
--Parfaitement. On doublera aussi les bomberos pour parer à une surprise, et des barrières seront élevées à l'entrée de la ville, afin de nous garantir des Indiens.
--Si tel est votre avis, colonel, interrompit le major, un homme va être expédié aux estancieros qui, avertis de l'approche de l'ennemi par trois coups de canon tirés du fort, se réfugieront au Carmen.
--Faites, major. Ces pauvres gens seraient impitoyablement massacrés par les sauvages. Il faudra aussi prévenir les habitants des deux villes que toutes les femmes, quand les païens seront en vue, doivent se retirer dans le fort, si elle ne veulent pas tomber aux mains des Indiens. Dans le dernière invasion, vous vous le rappelez, ils en ont enlevé plus de deux cents. Maintenant, messieurs, il nous reste à faire bravement notre devoir et à nous confier à la volonté de Dieu.
Les officiers se levaient et se préparaient à prendre congé de leur chef, quand un esclave annonça un nouveau bombero.