--Un instant! fit le major Blumel, j'ai encore un avis à émettre.
--Parlez mon ami.
--Nous sommes comme perdus sur ce coin de terre et éloignés de tout secours; nous pouvons être assiégés dans le Carmen et bloqués par la famine. Je demande, dans les circonstances impérieuses où nous sommes, qu'on expédie une barque à Buenos-Ayres, pour peindre notre situation et demander du renfort.
--Que pensez-vous, messieurs, de l'avis du major? demanda le colonel en promenant un regard interrogateur sur les officiers.
--Excellent, colonel! répondit l'un d'eux.
--Ce conseil va être exécuté sur-le-champ, reprit don Luciano. Maintenant, messieurs, vous pouvez vous retirer.
On organisa la défense du fort et de la ville avec une rapidité inconcevable, pour qui connaît l'indolence espagnole; le danger donnait du courage aux timides et redoublait l'ardeur des autres. Deux heures plus tard les bestiaux étaient rentrés et parqués dans la ville, les rues barricadées, les canons mis sur pied, et les femmes et les enfants renfermés dans les bâtiments attenant au fort. Une barque cinglait vers Buenos-Ayres, et cent cinquante hommes déterminés s'étaient retranchés dans la Poblacion-del-Sur, dont ils avaient crénelé les maisons.
Le gouverneur et la major Blumel se multipliaient, encourageant là les soldats, aidant ici les travailleurs et donnant de l'énergie à tous.
Vers trois heures de l'après-midi, un vent assez violent s'éleva tout à coup qui amena du sud-ouest une fumée épaisse, occasionnée par l'embrasement de la campagne et voilant au loin les objets. Les habitants du Carmen furent dévorés d'inquiétude.
Tel est le stratagème simple et ingénieux dont se servent les nations australes pour favoriser leur invasion sur le territoire des blancs, cacher leurs manoeuvres et dissimuler le nombre à l'oeil perçant des bomberos. La fumée, comme une muraille flottante, séparait les Indiens du Carmen, et, à cause de la clarté des nuits, ils avaient choisi la pleine lune.