Les éclaireurs, malgré les flots de fumée qui protégeaient l'ennemi, arrivaient au galop les uns après les autres, et ils annoncèrent que pendant la nuit ils seraient devant le Carmen. En effet, les hordes indiennes, dont le nombre croissait sans relâche, couvraient toute la plaine, et s'avançaient avec une rapidité effrayante.
Par ordre du gouverneur, on tira les trois coups de canon d'alarme. Alors on vit accourir en foule les estancieros, qui traînaient à leur suite leurs bestiaux, leurs meubles, et qui, à l'aspect de leurs maisons incendiées et de leurs riches moissons détruites, versaient des larmes de désespoir. Ces pauvres gens campèrent où il plut à Dieu, dans les carrefours de la ville, et, après avoir conduit leurs femmes et leurs enfants dans le fort, ceux qui avaient l'âge viril prirent les armes et s'élancèrent aux barrières et aux barricades, résolus à venger leur ruine.
La consternation et la terreur étaient générales. Partout des pleurs et des sanglots étouffés. La nuit vint sur ces entrefaites ajouter à l'horreur de cette situation et envelopper la ville de son crêpe funèbre. De nombreuses patrouilles sillonnaient les rues, et, par intervalles de hardis bomberos glissait furtivement dans l'obscurité pour guetter les approches du péril prochain.
Vers deux heures du matin, au milieu d'un silence désolé, on entendit un bruit léger, de minute en minute, et tout à coup, comme par enchantement les Aucas couronnèrent le sommet des barricades de la Poblacion-del-Sur, et, agitant des torches enflammées, ils poussèrent leur cri de guerre.
Un instant, les habitants crurent la ville prise; mais le major Blumel, qui commandant ce poste, était engarde contre les ruses des Indiens. Au moment où les Aucas se préparaient à escalader les barricades, éclata une vive fusillade qui les rejeta en bas des retranchements. Les Argentins s'élancèrent à la baïonnette. Ce fut une mêlée effroyable, d'où s'échappaient des cris d'agonie, des malédictions et le sourd cliquetis du fer contre le fer. Ce fut tout, les Espagnols regagnèrent leur positions, les Indiens disparurent, et la ville, naguère rougie par la clarté des torches, retomba dans l'ombre et le silence.
Le coup de main des Indiens avait échoué. Ils allaient ou se retirer ou bloquer la ville. Mais, au point du jour, toutes les illusions des habitants se dissipèrent; l'ennemi n'avait pas songé à la retraite. Spectacle navrant! la campagne était dévastée; on apercevait encore au loin les feux mourants des incendies. Là, une troupe de cavaliers aucas entraînait des chevaux; ici, des guerriers la lance debout, épiaient les mouvements des habitants de la ville; derrière eus, des femmes et des enfants chassaient des bestiaux qui poussaient de longs beuglements; puis, çà et là, des prisonniers, hommes, femmes et enfants conduits à coups de bois de lance, tendaient vers la ville leurs bras suppliants; les Patagons plantaient des piquets et élevaient de nombreux toldos; enfin, à perte de vue, de nouveaux indiens débordaient sur la plaine et de tous côtés.
Les plus anciens soldats du fort, témoins des guerres précédentes, s'étonnaient de l'ordre de l'ennemi dans sa marche serrée. Les toldos étaient habilement groupés; l'infanterie exécutait avec précision des mouvements qui, jusqu'alors, lui avaient été inconnus, et, chose inouïe, qui stupéfia le colonel et le major, ce fut de voir les Aucas tirer une parallèle autour de la place et élever presque instantanément des retranchements en terre qui les mirent à l'abri du canon.
--Sangre de Dios! s'écria le colonel, un traître est parmi ces misérables: jamais ils n'ont fait la guerre ainsi.
--Hum! murmura le major en mordant sa moustache grise; si Buenos-Ayres n'envoie pas de secours, nous sommes perdus.
--Oui, mon ami, nous y laisserons notre peau.