--Mon coeur est satisfait de la sagesse de mon fils. Quel est l'effectif de ces huit nations?
--Vingt-neuf mille sept cent soixante hommes commandés par les ulmenes les plus braves: Vicomte, Eyachu, Okenel, Kesné, Oyami, Thuepec, Volki et Amanehec.
--Bien, dit Neham-Outah. Les chefs Aucas et Araucanes, qui sont ici, ont amené vingt-trois mille sept cent cinquante guerriers. Comptons aussi un renfort de cinq cent cinquante gauchos ou déserteurs blancs, dont le secours nous sera fort utile. L'effectif total de l'armée est de quatre-vingt-quatorze mille neuf cent-cinquante hommes, avec lesquels, si mes frères ont confiance en moi, avant trois mois nous aurons chassé à jamais les Espagnols et reconquis notre indépendance.
--Que notre père commande, nous obéirons.
--Jamais armée plus grande et plus forte n'a menacé la puissance espagnole depuis la tentative de Tahi-Mari contre le Chili. Les blancs ignorent nos projets, je m'en suis informé moi-même au Carmen. Ainsi notre invasion subite sera pour eux comme un coup de foudre et les glacera d'épouvante. A notre approche ils seront déjà à demi vaincus. Lucaney, avez-vous distribué à tous les guerriers qui savent s'en servir, les armes que je vous ai expédiées du Carmen?
--Un corps de trente-deux mille hommes est armé de fusils, de baïonnettes, et abondamment muni de poudre et de balles.
--C'est bien, Lucaney, Churlakin et Métipan resteront auprès de moi et m'aideront à communiquer avec les autres chef. Maintenant, ulmenes, apo-ulmenes et caraskenes des nations unies, écoutez mes ordres et qu'ils se gravent profondément dans vos coeurs; toute désobéissance ou lâcheté serait immédiatement punie de mort.
Il se fit un silence solennel, Neham-Outah promena sur l'assemblée un regard calme et fier.
--Dans une heure, continua-t-il, l'armée se mettra en marche par troupes serrées. Un corps de cavalerie protégera chaque détachement d'infanterie. L'armée s'allongera en une ligne de vingt lieues, qui pivotera et se concentrera sur le Carmen. Tous les chefs incendieront la campagne sur leur passage, afin que la fumée, poussée par le vent, dissimule, comme un épais rideau, nos manoeuvres et notre marche. Les moissons, les estancias et toutes les propriétés des blancs seront brûlées et égalées au sol. Le bétail ira grossir le butin à l'arrière-garde. Pas de grâce pour les bomberos qui seront tués sur le champ. Killipan, avec douze mille cavaliers et dix mille fantassins, commandera l'arrière-garde, auquel se joindront les femmes en âge de combattre; il marchera à six heures derrière le principal corps d'armée. Souvenez-vous que les guerriers doivent s'avancer par masses compactes, et non pas à l'aventure. Allez et hâtez-vous; il faut que demain à l'ennif'ha nous soyons devant le Carmen.
Les chefs s'inclinèrent et défilèrent en silence hors du toldo.