Quelques minutes plus tard, une grande animation régnait dans l'immense camp des Indiens. Les femmes abattaient les toldos et chargeaient les mules; les guerriers se rassemblaient au son des instruments de musique; les enfants laçaient et sellaient les chevaux; enfin, on se hâtait pour le départ.

Peu à peu le désordre cessa. Les rangs se formèrent, et plusieurs détachements d'ébranlèrent dans diverses directions. Neham-Outah, monté sur le sommet d'une colline et accompagné de ses trois aides de camp, Lucaney, Churlakin et Métipan, suivait avec une lorgnette les mouvements de l'armée, qui, en une demi-heure, n'était plus en vue. Déjà la plaine était en feu et voilait l'horizon d'une fumée noirâtre.

Neham-Outah descendit de la colline et vint au rivage où les quatre ulmenes se jetèrent dans une pirogue qu'ils manoeuvrèrent eux-mêmes. Ils atteignirent bientôt la terre ferme. Là, vingt-cinq cavaliers aucas les attendaient. Toute la troupe se mit en marche sur les traces de l'armée--traces visibles, hélas! Cette campagne, si verdoyante et si belle le matin même, était morne, désolée, couverte de cendres et de ruines.

De loin, Sanchez et ses frères aperçurent les Indiens, et, quoique enveloppés par une masse de guerriers, ils parvinrent, à force de courage, à échapper à leurs ennemis, sauf le pauvre Simon qui fut tué par une lance indienne. Quinto et Julian, tous deux blessés, se sauvèrent en avant pour épier les envahisseurs, pendant que Sanchez, couvert de sang et de poussière, courait donner l'alarme au Carmen.

Ce contretemps affligea singulièrement Neham-Outah et dérangea ses combinaisons. Néanmoins, l'armée continua sa route, et, à la nuit close, à travers les premières ombres, ils aperçurent la colonie. A la tête d'une centaine de guerriers d'élite, Neham-Outah s'avança en se courbant contre la Poblacion-del-Sur. Partout le silence. Les barricades semblaient abandonnées. Les indiens, parvinrent à les escalader, et ils se seraient emparés de la ville sans la vigilance du major Blumel.

Le grand chef ne voulant pas, par des tentatives vaines, affaiblir la confiance de ses hommes, recula et fit établir son camp devant la ville. Tactique jusqu'alors inconnue aux Indiens, il traça une parallèle et ordonna de creuser dans le sable un large fossé dont le sable servit à élever un retranchement pour les abriter contre les volées du canon.

Pincheira, on le sait, était dans le Carmen pour diriger la révolte des gauchos. Comme Neham-Outah désirait s'entendre avec lui sur l'attaque décisive, il envoya devant la ville un déserteur chilien qui savait sonner de la trompette, instrument tout à fait inusité chez les Aucas. Ce trompette portait un drapeau blanc en signe de paix et demandait à parlementer. Il précédait Churlakin, Lucaney, Metipan et Chaukata, chargés par le grand ulmen de faire des propositions au gouverneur du Carmen.

Les quatre ambassadeurs, groupés à une demi-portée de canon de la ville, à cheval et immobiles, leur lance de dix-huit pieds plantée debout et laissant flotter la touffe de plumes d'autruche, signe de leur dignité, attendaient. Leurs armures en cuir était recouverte de cottes de mailles faites de petits anneaux et qui avaient sans doute appartenue aux soldats d'Almagro ou de Valdivia. Le trompette, fièrement campé à quelques pas devant eux, agitait son drapeau. Les montures des chefs étaient armées d'un harnachement très-riche et brodé de plaques d'argent qui étincelaient aux rayons du soleil.

L'orgueil espagnol souffrait de traiter d'égal à égal avec ces païens, auxquels ils refusaient même une âme et qu'ils ne reconnaissaient pas pour des hommes. Mais il fallait gagner du temps: peut-être les renforts de Buenos-Ayres étaient-ils déjà en route.

Le trompette indien, fatigué de ne point recevoir de réponse à ses deux premières sommations, sonna une troisième fois, sur l'ordre de Churlakin. Une trompette espagnole lui répondit enfin, de l'intérieur de la ville, et la barrière s'ouvrit, livrant passage à un soldat qui portait un drapeau blanc et que suivait un officier supérieur à cheval. Cet officier, on s'en souvient, était le major Blumel qui, en vieux soldat, n'avait voulu paraître devant les Indiens que dans son uniforme de grande tenue.