--L'heure est enfin venue, après tant d'humiliations et de misères, de secouer le joug honteux qui pèse sur nous. D'ici à quelques jours, si vous le voulez, nous rejetterons les blancs loin de nos frontières et nous leur rendrons tout le mal qu'ils nous ont fait. Depuis longtemps je surveille les Espagnols, je connais leurs tactiques, leurs ressources; pour les réduire à néant, que nous faut-il? de l'adresse et du courage...

Les Indiens l'interrompirent par des cris de joie.

--Vous serez libres, reprit Neham-Outah. Je vous rendrai les riches vallées de vos ancêtres. Ce projet, depuis que je suis un homme, fermente au fond de mon coeur, et il est devenu ma vie. Loin de moi et loin de vous, la pensée que j'ai intention de m'imposer à vous comme chef et grand toqui de l'armée! Non, vous devrez choisir votre chef librement, et, après l'avoir élu, lui obéir aveuglément, le suivre partout et passer avec lui à travers les périls insurmontables. Ne vous y trompez pas, guerriers, notre ennemi est fort, nombreux, bien discipliné, aguerri et surtout il a l'habitude de nous vaincre. Nommez un chef suprême, nommez le plus digne, je marcherai sous ses ordres avec joie. J'ai dit: ai-je bien parlé, hommes puissants?

Et, après avoir salué l'assemblée, Neham-Outah se confondit dans la foule des chers, le front tranquille, mais le coeur dévoré d'inquiétude et de haine.

Cette éloquence, nouvelle pour les Indiens, les avait séduits, entraînés et jetés dans une sorte de frénésie. Peu s'en fallait qu'ils ne considérassent Neham-Outah comme un génie d'une essence supérieure à la leur, et, qu'ils ne courbassent les genoux devant lui pour l'adorer, tant il avait frappé droit à leur coeurs. Pendant assez longtemps, le conseil fut en proie à un délire qui tenait de la folie. Tous parlaient à la fois. Lorsque cette agitation se calma, les plus sages d'entre les ulmenes discutèrent l'opportunité de la prise d'armes et les chances de succès; enfin, les avis furent unanimes pour une levée de boucliers en masse. Les rangs, un moment rompus, se reformèrent, et Lucaney, invité par les chefs à faire connaître l'avis du conseil, prit la parole:

--Ulmenes des Aucas, des Araucanes, des Pulches, des Pehuenches, des Huiliches et des Patagons, écoutez! écoutez! écoutez!... Cejourd'hui, dix-septième jour de la lune de Kekil-Kleven, il a été résolu par tous les chefs dont les noms suivent: Neham-Outah, Lucaney, Chaukata, Gaykilof, Vera, Metipan, Killapan, Le Mulato, Pincheira et autres moins puissants, représentant chacun une nation ou une tribu, réunis autour du feu du conseil, devant l'arbre sacré de Gualichu, après avoir accompli les rites religieux pour nous rendre favorable le mauvais esprit, il a été résolu que la guerre était déclarée aux Espagnols, nos spoliateurs. Comme cette guerre est sainte et a pour objet la liberté, tous, hommes, femmes, enfants, doivent y prendre part, chacun dans la limite de ses forces. Aujourd'hui même, le quipus sera expédié à toutes les nations Aucas.

Un long cri d'enthousiasme arrêta Lucaney, qui continua bientôt après:

--Les chefs, après mûre délibération, ont choisi pour toqui suprême de toutes les nations, avec un pouvoir sans contrôle et illimité, le plus sage, le plus prudent, le plus digne de nous commander. Ce guerrier est le chef des Aucas, dont la race est si ancienne, Neham-Outah, le descendant des Incas, le fils du Soleil.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces dernières paroles. Neham-Outah s'avança au milieu du cercle, salua les ulmenes et dit d'un ton superbe:

--J'accepte, ulmenes, mes frères: dans un an vous serez libres ou je serai mort.