--Je suis fort embarrassé; comment lui fermer ma porte? Quel prétexte aurais-je?
--Non Dieu! dit José, peut-être nous effrayons-nous trop vite. Ce gentilhomme est sans doute, ni plus ni moins, qu'un amoureux fantasque. Dona Linda est dans l'âge d'aimer, et sa beauté attire don Juan. Vous n'en voulez pas pour gendre, rien de mieux; mais l'amour est, dit-on, une étrange chose, et, un jour ou l'autre...
--J'ai des intentions sur ma fille.
--C'est différent. J'y songe, ce cavalier ténébreux, qui sait? ne serait-il pas un agent secret du général Oribe, qui guetterait le Carmen, pour être à peu de distance de Buenos-Ayres? C'est, je crois, la vérité; ces recommandations aux gauchos, ces absences inattendues dont on ignore le but, ce n'est que la politique, et don Juan est tout simplement un conspirateur.
--Pas davantage. Veillez sur lui.
--En cas d'attaque et de prise d'armes du général Oribe, mettons-nous en sûreté. L'estancia de San-Julian est voisine du fort San-José et de la mer; allons-y dès le point du jour. Là, loin du danger, nous attendrons l'issue de ces machinations, d'autant plus en sûreté qu'un navire, mouillé en face de l'estancia, sera à mes ordres et nous conduira à la moindre alerte, à Buenos-Ayres.
--Cette combination rompt toutes les difficultés; à la campagne vous n'aurez plus l'ennui des visites de don Juan.
--Caramba! tu as raison, et je vais ordonner les préparatifs du départ. Ne t'éloigne pas; j'ai besoin de ton aide. Tu viens avec nous.
Don Luis se hâta de réveiller les domestiques et les peones (serviteurs indiens civilisés) qui dormaient à double paupière. On emballa les objets précieux.
Aux premières lueurs de l'aube, qui fut étonné? Ce fut dona Linda, quand une jeune mulâtresse, sa camériste, lui apprit la résolution subite de son père. Dona Linda, sans faire une seule observation, s'habilla et serra ses bagages.