Vers huit heures du matin, José Diaz que son frère de lait avait envoyé avec une lettre au capitaine de sa goëlette appareillée devant le Carmen et chargée de marchandises brésiliennes, rentra dans l'habitation et annonça que le capitaine allait mettre à la voile et serait le soir même ancré devant San-Julian.
La cour de la maison ressemblait à une hôtellerie. Quinze mules, pliant sous les ballots, piétinaient impatientes de partir, pendant qu'on disposait le palanquin de voyage pour dona Linda. Une quarantaine de chevaux harnachés, réservés aux domestiques, étaient attachés dans les anneaux scellés dans le mur. Quatre ou cinq mules devaient servir de montures aux servantes de la jeune fille, et deux esclaves noirs tenaient en main deux superbes coureurs qui piaffaient et rongeaient leurs freins d'argent en attendant leurs cavaliers, don Luis et son capataz. C'était un tohu-bohu, un vacarme assourdissant de cris, de rires et de hennissements. Dans la rue, la foule, où étaient mêlés Mato et Chillito, regardait avec curiosité ce départ, glosant et commentant, étonnée que don Luis choisit pour séjourner à la campagne une époque aussi avancée de l'année.
Chillito et Mato s'esquivèrent.
Enfin, vers huit heures et demie du matin, au milieu du silence, les arrieros (conducteurs de mules) se placèrent à la tête de leurs mules; les domestiques se mirent en selle, armés jusqu'aux dents, et dona Linda, vêtue d'un charmant costume de voyage, descendit du perron de la maison et se glissa, rieuse et légère, dans la palanquin, où elle se pelotonna comme un bengali dans un nid de feuilles roses.
Sur un signe du capataz, les mules, attachées à la queue les unes des autres défilèrent. Don Luis se tourna vers un vieux nègre qui, le chapeau à la main, se tenait respectueusement près de lui.
--Adieu, tio Lucas, lui dit-il je te confie la maison; je te laisse Mono et Quinto.
--Votre Seigneurie peut compter sur ma vigilance, répondit le vieillard. Que Dieu bénisse Votre Seigneurie, ainsi que la nina (demoiselle). J'aurai bien soin de ses oiseaux.
--Merci, tio Lucas, dit le jeune fille en se penchant hors du palanquin.
La cour était déjà vide. Le vieux nègre d'inclina, content des éloges de ses maîtres.
L'orage de la nuit avait entièrement balayé le ciel qui était d'un bleu mat; le soleil, déjà assez haut sur l'horizon, répandant à profusion ses chauds rayons, tamisés par les vapeurs odoriférantes du sol; l'atmosphère était d'une transparence inouïe; un léger souffle de vent rafraîchissait l'air, et des troupes d'oiseaux, brillants de mille couleurs, voletaient çà et là. Les mules, qui suivaient le grelot de la yegua madrina (la jument marraine), trottaient aux chansons des arrieros. La caravane marchait gaiement à travers les sables de la plaine, soulevant la poussière autour d'elle, et ondulant, comme un long serpent, dans les détours sans fin de la route. A l'avant-garde, José Diaz commandait dix domestiques qui exploraient les environs, surveillaient les buissons et les dunes mouvantes. Don Luis, un cigare à la bouche, causait avec sa fille. Sur les derrières, vingt hommes résolus fermaient la marche et protégeaient le convoi.