Chaque choza était construite d'une dizaine de pieux plantés en terre, haut de quatre à cinq pieds sur les côtés et de six à sept au milieu, avec une ouverture vers l'orient pour que le maître de la choza put, au matin, jeter de l'eau en face du soleil levant, cérémonie par laquelle les Indiens conjurent Gualichu de ne pas nuire à leur famille pendant le cours de la journée. Ces chozas étaient revêtues de peaux de chevaux cousues ensemble, toujours ouvertes au sommet afin de laisser un libre essor à la fumée des feux de l'intérieur, feux qui égalent en nombre les femmes du propriétaire. Chaque femme doit avoir un feu pour elle seule. Les cuirs qui servaient de murs extérieurs étaient préparés avec soin et peints de différentes couleurs. Ces peintures égayaient l'aspect général de la tolderia.

Devant l'entrée des chozas, les lances des guerriers étaient fichées dans le sol. Ces lances, légères et faites de roseaux flexibles, hautes de seize à dix-huit pieds et armées à leur extrémité d'un fer long d'un pied, forgé par les Indiens eux-mêmes, poussent dans les montagnes du Chili, près de Valdivia.

La joie la plus vive semblait animer la tolderia. Dans quelques chozas, des Indiennes, munies de ces fuseaux qui leur viennent des Incas, filaient la laine de leur troupeaux; dans d'autres, des femmes tissaient ces ponchos si renommés pour leur finesse et la perfection du travail, devant des métiers d'une simplicité primitive, autre héritage des Incas.

Les jeunes gans de la tribu, réunis au centre de la tolderia, au milieu d'une vaste place, jouaient au eilma, jeu singulier, fort aimé des Aucas. Les joueurs tracent un vaste cercle sur le sol, y entrent et se rangent sur deux lignes vis-à-vis les uns des autres. Des champions de chacune d'elles, une balle remplie d'air dans la main; ceux-ci dans la main gauche, ceux-là dans la droite, jettent leur balle en arrière de leur corps de manière à la ramener en avant. Ils lèvent la jambe gauche, reçoivent le projectile dans la main et le renvoient à l'adversaire qu'ils doivent atteindre au corps sous peine de perdre un point. De là mille contorsions bizarres du vis-à-vis qui, pour éviter d'être touché, se baisse ou saute. Si la balle sort du cercle, le premier joueur perd deux points et court après elle. Si, au contraire, le second est frappé, il faut qu'il saisisse la balle et la relance à son adversaire, qu'il doit toucher sous peine de perdre lui-même un point. Celui qui suit, au côté opposé du cercle, recommence, et ainsi jusqu'à la fin. On comprend quels éclats de rire accueillent les postures grotesques des joueurs.

D'autres Indiens, plus mûrs d'âge, jouaient gravement à une espèce de jeu de cartes avec des carrés de cuir enluminés de figures grossières de différents animaux.

Dans une choza plus vaste et mieux peinte que les autres chozas de la Tolderia, l'habitation du carasken ou premier chef, dont les lances garnies à la base d'une peau colorée ne rouge étaient la marque distinctive du pouvoir, trois hommes assis devant un feu mourant causaient insouciants des bruits du dehors. Ces hommes étaient Neham-Outah, Pincheira et Churlakin, l'un des principaux ulmenes de la tribu et dont la femme était accouchée, le matin même, d'un garçon, ce qui était cause des grandes réjouissances des Indiens.

Churlakin prit les ordres du grand chef pour les cérémonies usitées en pareil cas, le salua avec respect et sortit de la choza, où il reparut bientôt suivi de ses femmes et de tous ses amis, dont l'un tenait l'enfant dans ses bras.

Neham-Outah se plaça entre Pincheira et Churlakin, en tête de la troupe, et il se dirigea vers le Rio-Négro. Le nouveau-né enveloppé dans ses langes de laine, fut plongé dans l'eau du fleuve; puis on revint dans le même ordre à la choza de Churlakin, à l'entrée de laquelle gisait une jument grasse renversée et attachée par les quatre pieds.

Un poncho fut placé sur le ventre de l'animal, et les parents et les amis y déposèrent l'un après l'autre les présents destinés à l'enfant, éperons, armes, vêtements. Neham-Outah, qui avait consenti à servir de parrain, plaça le nouveau-né au milieu des dons; et Churlakin ouvrit les flancs de la jument, lui arracha le coeur et, tout chaud encore, il le passa à Neham-Outah qui s'en servit pour faire une croix sur le front de l'enfant, en lui disant: «tu te nommeras Churlakincko.» Le père reprit son fils, et le chef, élevant le coeur sanglant, dit à haute voix à trois reprises différentes:

--Qu'il vive! qu'il vive! qu'il vive!