Le chef attendit un instant, puis il reprit d'une voix railleuse:

«Allons, mes guerriers se trompaient; ils croyaient avoir débusqué un hardi jaguar, et ce n'est qu'un lâche chien revenant de la pampa qu'ils vont être contraints de forcer.»

L'œil du gaucho étincela à cette insulte, il appuya le doigt sur la détente et le coup partit.

Mais, si brusque et si inattendu qu'avait été son mouvement, le rusé Indien l'avait pressenti, ou pour mieux dire deviné; il s'était brusquement jeté de côté, puis bondissant en avant avec l'élasticité et la justesse d'une bête fauve, il retomba en face du gaucho avec lequel il se prit corps à corps.

Les deux hommes roulèrent sur le sol en se débattant avec fureur.

Cependant, au bruit du coup de feu, les Indiens avaient poussé leur cri de guerre et s'étaient élancés en avant dans le but de soutenir leur chef qu'ils ne pouvaient voir, mais qu'ils supposaient aux prises avec leur ennemi.

C'en était fait du gaucho; quand même il serait parvenu à vaincre le chef contre lequel il combattait, il devait évidemment succomber sous les coups des dix Indiens qui se préparaient à l'assaillir tous à la fois.

En ce moment, je ne sais quelle révolution s'opéra en moi, j'oubliai le danger auquel je m'exposais moi-même en découvrant ma retraite pour ne songer qu'à celui que courait cet homme que je ne connaissais pas et qui soutenait si vaillamment une lutte insensée à quelques pas de moi; épaulant instinctivement mon fusil, je lâchai mes deux coups de feu, suivis immédiatement de l'explosion de deux pistolets, et, m'élançant de ma retraite, mes deux autres pistolets au poing, je les déchargeai à bout portant sur les cavaliers qui arrivaient sur moi comme la foudre.

Le succès de cette intervention à laquelle ni l'un ni l'autre parti ne s'attendait fut immense et instantané.

Les Indiens, surpris et épouvantés par cette fusillade qu'ils ne pouvaient prévoir puisqu'ils croyaient n'avoir qu'un seul adversaire à combattre, tournoyèrent sur eux-mêmes et s'échappèrent dans toutes les directions en poussant des hurlements de frayeur, abandonnant, non seulement leur chef occupé à se défendre contre le gaucho, mais encore les cadavres de quatre des leurs frappés par mes balles; pendant que je rechargeais mes armes, je vis deux autres Indiens tomber de cheval sans que leurs compagnons s'arrêtassent pour leur porter secours tant leur frayeur était grande.