Certain de ne plus avoir rien à redouter de ce côté, je courus vers le gaucho afin de lui porter secours si cela était nécessaire, mais, au moment où j'arrivai près de lui, la lame de son couteau disparaissait tout entière dans la gorge du chef indien.
Celui-ci expira, le regard fixé sur son ennemi, sans pousser un cri, sans essayer même de détourner le coup qui le menaçait et de prolonger une lutte désormais sans espoir.
Le gaucho retira son couteau de la blessure, enfonça à plusieurs reprises la lame dans la terre pour essuyer le sang dont elle était souillée, puis, repassant tranquillement son couteau dans son chiripa, il se leva, considéra pendant quelques secondes son ennemi étendu à ses pieds; enfin il se tourna vers moi.
Son visage n'avait pas changé, malgré le combat corps à corps qu'il venait de soutenir; il avait conservé cette expression de froide impassibilité et d'implacable courage que je lui avais vu d'abord; seulement son front était plus pâle et quelques gouttelettes de sueur perlaient à ses tempes.
«Merci, caballero, me dit-il en me tendant la main par un mouvement rempli de noblesse et de franchise; à charge de revanche. ¡Vive Dios! Il était temps que vous arrivassiez; sans votre brave assistance, j'avoue que j'étais un homme mort!»
Ces paroles avaient été prononcées en espagnol, mais avec un accent qui dénotait une origine étrangère.
«J'étais arrivé avant vous, répondis-je dans la même langue, ou pour mieux dire, j'avais passé la nuit à quelques pas seulement de l'endroit où le hasard vous a si heureusement fait chercher un refuge.
—Le hasard, reprit-il d'une voix austère en hochant doucement la tête, le hasard est un mot inventé par les soi-disant esprits forts des villes; nous l'ignorons nous autres au désert, c'est Dieu, Dieu seul qui a voulu me sauver et m'a conduit près de vous.»
Je m'inclinai affirmativement, cet homme me semblait encore plus grand en ce moment avec sa foi naïve et son humilité sincère et sans emphase, que lorsque seul il se préparait à combattre dix ennemis.
«D'ailleurs, ajouta-t-il en se parlant à lui-même et répondant à sa propre pensée plutôt que m'adressant la parole, je savais que Dieu ne voudrait pas que je succombasse aujourd'hui; chaque homme a en ce monde une tâche qu'il doit remplir; je n'ai pas encore accompli la mienne. Mais, pardon, me dit-il en changeant de ton et en essayant de sourire, je vous dis là des paroles qui doivent vous sembler sans doute fort étranges, surtout en ce moment, où nous avons à songer à des choses bien autrement importantes qu'à entamer une discussion philosophique qui ne doit avoir pour vous, étranger et Européen, qu'un intérêt très secondaire. Voyons ce que sont devenus nos ennemis; bien que nous soyons deux hommes résolus maintenant, si l'envie leur prenait de revenir, nous serions fort empêchés de nous en débarrasser.»