Et, sans attendre ma réponse, il quitta le bois, en prenant toutefois la précaution de recharger son fusil en marchant.

Je le suivis silencieusement, ne sachant que penser de l'étrange compagnon que j'avais si singulièrement trouvé et me demandant quel pouvait être cet homme, qui, par ses manières, son langage et la tournure de son esprit, paraissait si fort au-dessus de la position que semblaient lui assigner les vêtements qu'il portait et le lieu où il se trouvait.

Qu'il s'aperçût ou non de mon étonnement, mon nouveau camarade n'en laissa rien paraître.

Le gaucho, après s'être assuré que les Indiens restés sur le champ de bataille étaient bien morts, monta sur un tertre assez élevé, interrogea l'horizon de tous les côtés pendant un assez long espace de temps, puis revint vers moi en tordant nonchalamment une cigarette entre ses doigts.

«Nous n'avons rien à craindre quant à présent, me dit-il; cependant je crois que nous agirons prudemment en ne demeurant pas davantage ici; de quel côté allez-vous?

—Ma foi! lui répondis-je franchement, je vous avoue que je ne le sais pas.»

Malgré sa froideur apparente, il laissa échapper un geste de surprise, et, me considérant avec la plus sérieuse attention:

«Comment! fit-il, vous ne le savez pas?

—Mon Dieu non! Si bizarre que cela vous paraisse, c'est ainsi; je ne sais ni en quel lieu je me trouve, ni où je vais.

—Voyons, voyons, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Pour un motif ou pour un autre, vous ne voulez pas, ce qui montre votre prudence, puisque vous ignorez qui je suis, me faire connaître le but de votre voyage; mais il est impossible que vous ne sachiez réellement pas en quel endroit vous vous trouvez et le lieu où vous vous rendez.