Les honneurs du rancho nous furent faits par deux dames, que le gaucho nous présenta comme étant, l'une sa femme et l'autre sa fille.
Celle-ci, âgée d'une quinzaine d'années, était grande, bien faite et douée d'une beauté peu commune; elle se nommait Éva, ainsi que je l'appris plus tard; sa mère, bien que fort jeune encore,—elle avait au plus trente ans,—n'avait plus que quelques restes fugitifs d'une beauté qui avait dû être fort remarquable, mais qui s'était promptement fanée au contact de la vie misérable à laquelle la condamnait le désert au milieu duquel s'était écoulée son existence.
Mon compagnon paraissait être un ami intime du ranchero et de sa famille, par lesquels il fut reçu avec les témoignages de la joie la moins équivoque, bien que tempérés par une nuance presque insaisissable de respect et presque de crainte.
De son côté, don Zèno Cabral, car je savais enfin son nom, agissait avec eux avec un sans-façon protecteur qui témoignait de rapports sérieux entre lui et le gaucho.
La réception fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire des plus franches et des plus cordiales; ces braves gens ne savaient que faire pour nous être agréables, le moindre remercîment de notre part les comblait de joie.
Notre repas, que nous mangeâmes de bon appétit, se composa, comme toujours, de l'asado ou rôti de bœuf, du queso ou fromage de Goya, et de harina ou farine de mandioca, le tout arrosé de quelques libations de caña ou eau-de-vie de sucre qui, sous le nom de traguitos,—petits coups—circulèrent libéralement et achevèrent de nous mettre en joie et de nous faire oublier nos fatigues de la journée.
Comme complément à ce repas, beaucoup plus confortable que ne le supposera sans doute le lecteur européen, lorsque nos cigarettes furent allumées, doña Éva décrocha une guitare, et, après l'avoir présentée à son père qui, tout en fumant, commença à préluder avec les quatre doigts réunis, elle dansa devant nous, avec cette grâce et cette désinvolture qui n'appartiennent qu'aux femmes de l'Amérique du Sud, un cielito suivi immédiatement d'une montonera; puis, le jeune garçon dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était non pas le serviteur mais le fils du ranchero, chanta d'une voix fraîche, bien timbrée, et avec un accent qui nous alla à l'âme, quelques tristes et quelques cielitos nationaux.
Il se passa alors un incident bizarre et dont je ne pus m'expliquer le motif. Don Quino, le jeune homme, chantait avec une passion indicible ces vers charmants de Quintana:
Feliz aquel que junto a ti suspira
Que el dulce nectar de tu risa bebe
Que a demandarte compasión se atreve
Y blandamente palpitar te mira![2]
Tout à coup don Zèno devint d'une pâleur cadavéreuse, un tressaillement nerveux agita tout son corps, et deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, cependant il garda le plus profond silence; mais le jeune homme s'aperçut de l'effet produit sur l'hôte de son père par les vers qu'il chantait, et immédiatement il entonna une joyeuse jarana, qui bientôt ramena le sourire sur les lèvres pâlies du gaucho.