[I]

EL VADO DEL CABESTRO.

Le 23 décembre 1815, entre deux et trois heures de l'après-midi, c'est-à-dire au moment le plus chaud de la journée, deux voyageurs, venant l'un du nord, l'autre du sud, se rencontrèrent face à face, sur les bords d'une petite rivière, affluent du rio Dulce, à un endroit nommé el Vado del Cabestro, c'est-à-dire le gué du Licol, situé à égale distance des villes de Santiago et de San Miguel de Tucumán.

En arrivant au bord de l'eau, comme d'un commun accord, les deux voyageurs retinrent la bride et s'examinèrent attentivement pendant quelques instants.

La rivière que tous deux se préparaient à traverser en sens contraire, grossie par les pluies d'orage, était assez large en ce moment, ce qui empêchait les deux voyageurs de se distinguer réciproquement assez complètement pour se former l'un de l'autre une opinion rassurante.

Tout étranger qu'on rencontre au désert est sinon un ennemi, du moins, jusqu'à plus ample renseignement, un individu dont la prudence exige qu'on se méfie.

Après une hésitation courte, mais bien marquée, chaque voyageur ramena à sa portée le long fusil qu'il avait jeté en bandoulière, l'arma en faisant craquer avec bruit la détente, et, semblant prendre une résolution suprême, chatouilla légèrement de l'éperon les flancs de son cheval et entra dans l'eau.

Le gué était large et peu profond; l'eau arrivait à peine au ventre des chevaux, ce qui laissait aux cavaliers liberté entière de se diriger à leur guise.

Cependant ils s'avançaient l'un vers l'autre en continuant à s'observer attentivement, prêts à faire feu au moindre mouvement suspect. La distance diminuait rapidement entre eux; bientôt ils ne se trouvèrent plus qu'à deux pas à peine l'un de l'autre.

Tout à coup ils poussèrent une exclamation joyeuse et s'arrêtèrent en riant à gorge déployée.