—Au diable la recommandation! Je l'oublierai toujours.

—J'espère que non, lorsque je vous aurai affirmé qu'il est pour moi de la dernière importance que ce titre malencontreux soit ignoré de tous en ce pays.

—Cela suffit, monsieur, je ne me le rappellerai plus.

—Je vous remercie; maintenant, si ce n'est pas abuser de votre complaisance, racontez-moi cette histoire que je désire si fort connaître, car, à Paris, nous nous sommes rencontrés dans des circonstances trop peu sérieuses pour que je me sois informé jamais de vos antécédents qui, je ne sais pourquoi, m'intéressent aujourd'hui plus que je ne pourrais vous l'exprimer.

—Cela est facile à comprendre, monsieur, les distances qui nous séparaient l'un de l'autre, les barrières infranchissables qui, à Paris, s'élevaient entre nous n'existent plus ici; nous sommes deux hommes, face à face dans le désert, se valant l'un l'autre, et je me hâte d'ajouter deux compatriotes, c'est-à-dire deux amis; naturellement, nous devons faire cause commune envers et contre tous, nous intéresser l'un à l'autre et nous aimer comme protestation en haine des étrangers au milieu desquels le sort nous a jetés et qui sont et doivent être nos ennemis naturels.

—Peut-être avez-vous raison, mais, quelle qu'en soit la cause, cette sympathie existe, et je serai heureux, s'il vous plaît, de me dire votre histoire.

—Cette histoire est bien simple, monsieur; en deux mots, je vous la raconterai; seulement, je doute fort qu'elle vous intéresse.

—Dites toujours, mon jeune ami.

—M'y voici. Mon nom, vous le connaissez, je me nomme Émile Gagnepain, nom plébéien s'il en fût, n'est-ce pas?

—Le nom ne fait rien à l'affaire.