—Sans doute. En 1792, lorsque la patrie fut en danger, mon père, pauvre diable de premier clerc de procureur, marié depuis quelques années à peine, abandonna sa femme et son enfant, alors âgé de sept à huit ans, pour s'engager comme volontaire et voler à la défense de la République. Lorsque mon père annonça à sa femme la détermination qu'il avait prise, celle-ci lui répondit avec un laconisme tout spartiate: Va défendre la patrie, elle doit passer avant les affections de famille. Mon père parti, notre pauvre foyer, déjà bien misérable, le devint davantage encore; heureusement, j'eus le bonheur d'être recommandé à David, dans l'atelier duquel j'entrai. Ma mère, débarrassée de moi, put, à force de travail et d'économie, attendre des temps meilleurs. Cependant les années s'écoulaient les unes après les autres, mon père ne revenait pas, les nouvelles que nous recevions de lui étaient rares, nous avions appris qu'il avait été nommé capitaine dans la vingt-cinquième demi-brigade, après plusieurs actions d'éclat, voilà tout. Quelquefois, rarement, un petit secours d'argent arrivait à ma mère; au camp de Boulogne, mon père avait refusé la croix de la Légion d'honneur, sous prétexte que la République n'avait pas de distinctions à donner à ceux de ses enfants qui ne faisaient que leur devoir le plus strict en la servant bien. Quelques mois plus tard il tombait criblé de balles à Austerlitz, au milieu d'un carré autrichien qu'il avait enfoncé, à la tête de sa compagnie, en criant, malgré le nouvel ordre de choses: Vive la République! L'Empereur ne garda pas rancune au soldat de 92; il donna une pension de 800 fr. à sa veuve; c'était bien, mais, pas assez pour vivre. Heureusement j'avais grandi, j'étais maintenant en mesure de venir en aide à ma mère. Grâce à la toute-puissante protection de mon maître, bien que fort jeune encore, je gagnais assez d'argent, non seulement pour m'entretenir convenablement, mais encore pour donner à ma mère un peu de ce bien-être dont elle avait tant besoin. Ce fut alors, je ne sais à quelle occasion, que me vint le désir de voyager en Amérique, afin d'étudier cette nature dont, quoi qu'on en dise, nous n'avons en Europe que des contrefaçons plus ou moins bien réussies.
—Vous êtes sévère, monsieur, interrompit son interlocuteur.
—Non, je suis juste; la nature n'existe plus chez nous, l'art seul se prélasse à sa place. Aucun paysage européen ne soutiendra jamais la comparaison avec un décor d'opéra, au point de vue de la vérité des détails. Mais je reprends. Je redoublai donc d'efforts; je voulais partir, mais pas avant d'avoir assuré à ma mère une position qui la mît à jamais, quelque chose qui m'arrivât pendant mon absence, à l'abri du besoin. A force de travail et de persévérance, je parvins à résoudre ce problème presque insoluble. Les efforts qu'il me fallut faire, je ne vous les dirai pas, monsieur, cela dépasse toute croyance; mais ma détermination était prise: je voulais voir cette Amérique, dont les voyageurs font de si magnifiques descriptions. Enfin, après dix ans d'une lutte incessante, je réussis à réunir une somme de trente-cinq mille francs, c'était bien peu, n'est-ce pas? Cependant cela me suffit, je gardai cinq mille francs pour moi, je plaçai le reste au nom de ma mère, et, certain que désormais elle pourrait se passer de moi, je partis; voilà huit mois que je suis débarqué en Amérique. Je suis heureux comme le premier jour: tout me sourit, l'avenir est à moi! Je vis comme les oiseaux, sans souci du lendemain; j'ai acheté, moyennant la somme comparativement énorme de 250 francs, un rancho à de pauvres Indiens guaranis, qui, effrayés par la guerre des colonies contre la métropole, se sont réfugiés au grand Chaco, parmi leurs congénères. Voilà comment je suis propriétaire. Continuellement en course de çà et de là, j'étudie le pays et je choisis les études que plus tard je ferai. Cela durera autant que cela pourra: l'avenir est à Dieu; il est inutile que je m'en préoccupe à l'avance. Voilà mon histoire, monsieur, vous voyez qu'elle est simple.
—Oui, répondit son interlocuteur d'un air pensif, trop simple même; le bonheur complet n'existe pas au monde où nous sommes; pourquoi ne pas songer un peu à l'adversité qui tout à coup peut vous surprendre?
—Dame! fit en riant l'artiste, c'est que, plus malheureux ou plus pauvre que Polycrate, tyran de Samos, je n'ai même pas un anneau à jeter à la mer; d'ailleurs vous savez la fin de l'histoire: un poisson quelconque me le rapporterait; je préfère attendre.
—Cette philosophie est bonne; je n'y trouve rien à redire. Heureux ceux qui peuvent la pratiquer. Malheureusement je ne suis pas du nombre, dit-il en étouffant un soupir.
—Si je ne craignais pas de vous déplaire, je vous adresserais une question à mon tour? reprit en hésitant le peintre.
—Je sais ce que vous me voulez demander. Vous ne comprenez point, n'est-ce pas, comment il se fait que moi, dont la position élevée semblait me mettre pour toujours à l'abri des tempêtes, je me trouve aujourd'hui près de vous dans ce désert?
—Pardon, monsieur, si ce que je vous demande doit le moins du monde vous chagriner, ne me dites pas un mot, je vous en prie.»
Le vieillard sourit avec amertume.