Alors il se passa une scène horrible que l'histoire a justement flétrie. Sans forme de procès, de sang-froid, tous les prisonniers furent égorgés. Seul, l'évêque de Córdoba fut épargné, non par respect pour son caractère sacré, mais seulement afin de ménager les préjugés populaires.
Ainsi mourut lâchement assassiné le général Liniers, homme auquel la France se glorifie, à juste titre, d'avoir donné le jour, qui avait rendu de si grands services à sa patrie adoptive et dont le nom vivra éternellement sur les rives américaines, à cause de ses nobles et belles qualités.
Cependant un nouvel orage s'éleva contre les indépendants.
Le vice-roi du Pérou envoya sous le commandement du colonel Cordova un corps d'armée contre les Buenos-Airiens.
Le 7 novembre, les deux partis se rencontrèrent à Hupacha; après une lutte acharnée, tes royalistes furent vaincus et la plupart faits prisonniers.
Castelli, que nous avons vu massacrer Liniers et ses compagnons, avait suivi les troupes royales dans leur marche; il ne voulut pas laisser son œuvre incomplète: les prisonniers furent tous fusillés sur le champ de bataille.
Le vice-roi du Pérou, effrayé par ce désastre, fit demander une trêve que la junte consentit à lui accorder.
Mais la lutte était loin d'être finie. L'Espagne n'était nullement disposée à abandonner, sans y être contrainte par la force des armes, les magnifiques contrées où, pendant si longtemps, son drapeau avait paisiblement flotté, et d'où découlaient ses immenses richesses; et, au moment où recommence notre histoire, l'indépendance des provinces buenos-airiennes, loin d'être assurée, était de nouveau remise sérieusement en question.
Les dépositaires du nouveau pouvoir n'avaient pas tardé à entrer en lutte les uns contre les autres, et à sacrifier à leurs misérables visées ambitieuses les intérêts les plus sacrés de leur patrie, en inaugurant cette ère de guerres fratricides, non fermée encore et qui conduit à une ruine inévitable ces régions si belles et si riches. Au moment où nous reprenons notre récit, le parti espagnol un instant abattu avait relevé la tête; jamais les colonies, à peine émancipées, ne s'étaient trouvées en si grand danger de périr.
Le général espagnol Pezuela, à la tête de troupes aguerries, faisait de grands progrès dans le haut Pérou. Le 25 novembre, il avait remporté une victoire signalée à Viluma, repris possession de Ghuquisaca, Potosí, Tunca; ses grands'gardes atteignaient Cinti, et des cuadrillas, ou guérillas de corps francs, partisans de l'Espagne, ravageaient presque impunément la frontière de la province de Tucumán.