La situation était donc des plus critiques. La guerre n'avait rien perdu de sa première férocité; chaque parti semblait bien plutôt être composé de brigands altérés de sang et de pillage, que de braves soldats ou de loyaux patriotes; les routes étaient infestées de gens sans aveu qui changeaient de casaque selon les circonstances et, en résumé, faisaient la guerre aux deux partis selon les exigences du moment. Les Indiens, profitant de ces désordres, pêchaient en eau trouble et faisaient la chasse aux blancs, royalistes ou insurgés.
Puis, pour mettre le comble à tant de malheurs, une armée brésilienne, forte de dix mille hommes et commandée par le général Lesort, avait envahi la province de Montevideo, depuis déjà fort longtemps convoitée par le Brésil et dont il espérait, à la faveur des dissensions intestines des Buenos-Airiens, s'emparer presque sans coup férir.
On comprend parfaitement combien devait être précaire la situation de voyageurs européens forcément isolés dans cette contrée, ne connaissant ni les mœurs ni même la langue des gens auxquels ils se trouvaient mêlés, et jetés ainsi à l'improviste au milieu de ce tourbillon révolutionnaire qui, semblable au simoun africain, dévorait impitoyablement tout ce qu'il rencontrait sur son passage.
Nous reviendrons maintenant aux deux Français que nous avons laissés nonchalamment étendus sur l'herbe au bord de la rivière et devisant entre eux de choses indifférentes.
La vue de la seconde troupe signalée par le peintre avait excité au plus haut degré l'inquiétude de son interlocuteur. Hâtons-nous de constater que cette inquiétude était plus que justifiée par l'apparence excessivement suspecte des cavaliers qui la composaient.
Ils étaient cinquante environ, bien montés et armés jusqu'aux dents, de longues lances, de sabres, de poignards et de mousquetons.
Ces cavaliers étaient évidemment des Espagnol. Leurs traits hâlés par l'air du désert et bronzés par le soleil, respiraient l'intelligence et la bravoure;, il y avait en eux quelque chose de l'allure fière et déterminée des premiers conquérants espagnols, dont ils descendaient en droite ligne, sans avoir dégénéré. Maîtres encore d'une grande partie du territoire américain, ils n'admettaient pas qu'ils pussent en être jamais chassés par les indépendants, malgré les victoires remportées par ceux-ci.
Bien que lancés au galop, ils s'avançaient en bon ordre, la poitrine couverte de la cuirasse de buffle destinée à repousser les flèches indiennes, la lance fichée dans l'étrier, le mousqueton à l'arçon et le sabre recourbé à fourreau de fer battant l'éperon avec un bruit métallique.
A dix pas en avant de la troupe venait un jeune homme de haute mine, aux traits fiers et nobles, à l'œil noir et bien ouvert, à la bouche railleuse, ombragée par une fine moustache noire coquettement cirée et relevée en croc.
Ce jeune homme portait les insignes de capitaine et commandait la troupe qu'il précédait; il avait environ vingt-cinq ans. Tout en galopant, il jouait avec une désinvolture charmante avec son cheval, magnifique spécimen des coursiers indomptés de la pampa, auquel, tout en lui parlant et en le flattant d'une main de femme, délicate et nerveuse, il se plaisait à faire exécuter des courbettes, des sauts de côté et des changements de pieds qui parfois, amenaient un froncement de sourcil et une grimace de mauvaise humeur sur le visage cuivré et balafré d'un vieux sergent maigre et efflanqué, qui galopait en serre-file à la droite de la compagnie.