—Ce n'est pas un mal, fit le vieillard en hochant la tête d'un air pensif.

—N'est-ce pas? De sorte que si je consens à vous escorter jusqu'à Tucumán et à vous y conduire sain et sauf, c'est à la condition expresse qu'il ne sera pas question de politique entre nous pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble. Dame! que voulez-vous? Je suis venu en Amérique pour faire de l'art, moi; restons chacun dans notre spécialité.

—Je ne demande pas mieux et je souscris avec joie à cette condition.

—Et puis....

—Ah! Il y a encore quelque chose.

—Moins que rien; par suite de la crainte que je vous ai précédemment témoignée, je veux vous quitter en vue de Tucumán, c'est-à-dire, entendons-nous bien, avant d'y entrer, et si quelque jour le hasard nous fait nous rencontrer, vous ne direz jamais à qui que ce soit le service que je vous aurai rendu; cela vous convient-il ainsi? A cette condition seulement je puis vous accompagner.»

M. Dubois se recueillit un instant.

«Mon cher compatriote, dit-il enfin, je comprends et j'apprécie, croyez-le bien, toute la délicatesse de votre procédé envers moi; je m'engage de grand cœur à ne pas troubler votre belle insouciance d'artiste, en venant vous ennuyer par des questions politiques que, heureusement pour vous, vous ne sauriez comprendre; mais votre dernière condition est trop dure. Quelque grand que soit le danger qui me menace en ce moment, je m'y exposerai sans hésiter, plutôt que de consentir à oublier la reconnaissance que je vous dois et à feindre envers vous une indifférence contre laquelle se révolterait tout mon être. Nous sommes Français tous deux, jetés loin de notre pays sur une terre où tout nous est hostile; nous sommes par conséquent frères, c'est-à-dire solidaires l'un de l'autre; et vous le comprenez si bien ainsi, que tout ce que vous avez fait depuis notre rencontre ne l'a été que par cette raison. Ne vous en défendez pas, je vous connais mieux peut-être que vous ne vous connaissez vous-même; mais, permettez-moi de vous le dire, votre exquise délicatesse vous fait en ce moment dépasser le but. Ce n'est pas pour vous, mais pour moi seul que vous craignez dans tout ceci; je ne puis accepter ce sacrifice et cette abnégation. Bien que, comme vous, je ne sois pas homme d'action, cependant je ne consentirai dans aucune circonstance à transiger avec mes devoirs, et c'en est un pour moi, un devoir sacré même, de ne pas oublier ce que je vous dois et de me reconnaître hautement votre obligé.»

Ces paroles furent prononcées avec tant de franchise et de simplicité, que le jeune homme se sentit ému; il tendit la main au vieillard dont la pâle et sévère figure avait pris, sous l'impression qui l'agitait, une expression imposante. Il lui répondit d'une voix qu'il essayait vainement de rendre indifférente:

«Soit, puisque vous l'exigez, monsieur, je me rends; insister plus longtemps serait inconvenant de ma part; au point du jour nous nous mettrons en route, à moins que vous ne préfériez passer un jour ou deux à vous reposer ici.