—Des affaires urgentes m'appellent à Tucumán; il n'en serait pas ainsi que la révolte de cette nuit suffirait pour m'engager à presser mon départ.

—Elle ne se renouvellera pas, je vous en donne l'assurance; maintenant ces bêtes féroces sont muselées et changées en agneaux. Mieux que vous je connais cette race métisse, puisque depuis plusieurs mois déjà j'habite et je vis au milieu d'elle; mais on ne saurait user de trop de prudence: il est donc préférable que vous partiez le plus tôt possible.

Il y a encore trois heures de nuit, profitez-en pour prendre un peu de repos; je vous éveillerai lorsque l'heure du départ sera venue. Bonsoir.»

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le peintre se retira et le vieillard demeura seul.

—Quel dommage, murmura-t-il à part lui en s'installant le plus confortablement que cela lui fut possible dans son manteau et en s'étendant sur la table, qu'un homme aussi heureusement doué, un si brave cœur, laisse ainsi aller sa vie au vent de la fantaisie et ne consente pas à se jeter dans une carrière sérieuse! Il y a en lui, j'en suis convaincu, l'étoffe d'un diplomate.»

Tout en faisant ces réflexions, il s'endormit. Quant au jeune homme, comme malgré l'assurance qu'il affectait, il conservait intérieurement une vague inquiétude, au lieu de se coucher dans la chambre qu'il habitait d'ordinaire, il s'étendit à la belle étoile sur l'esplanade même, en travers de la porte du rancho, et après avoir jeté autour de lui un regard interrogateur afin de s'assurer que tout était bien réellement en ordre, il s'endormit d'un sommeil paisible.

A peine les étoiles commençaient-elles à pâlir au ciel et l'horizon à s'iriser de larges bandes d'opale que le peintre était debout et surveillait les apprêts du départ.

Les peones, complètement rentrés dans le devoir, obéissaient à ses ordres avec la plus entière docilité, semblant avoir tout à fait oublié la tentative de rébellion si heureusement avortée.

Lorsque les mules furent chargées, les cavaliers en selle, le jeune homme réveilla son hôte et l'on se mit en marche.

De l'habitation d'Émile Gagnepain à la ville de Tucumán, la course était assez longue; le voyage dura cinq jours, pendant lesquels il ne se passa rien qui mérite d'être mentionné. On campait chaque soir tantôt dans un rancho de Guaranis abandonné à cause de la guerre, tantôt en rase campagne, et on repartait un peu avant le lever du soleil.