Les peones ne démentirent pas la bonne opinion que le jeune peintre avait conçue d'eux, leur conduite fut exemplaire, et, pendant tout le cours du voyage, ils ne laissèrent voir aucune velléité de se révolter de nouveau.

Le sixième jour, après avoir quitté l'habitation, à environ dix heures du matin, les maisons blanches et les hauts clochers de San Miguel de Tucumán, pour lui restituer le nom que lui donnent les géographes, surgirent à l'horizon.

L'aspect de cette ville est enchanteur, elle semble en quelque sorte s'élancer du milieu de massifs touffus de grenadiers, de figuiers et d'orangers.

Bâtie au confluent du río Dulce et du río Tucumán, dans une position comme les Espagnols seuls savaient en choisir à l'époque de la conquête, la ville est traversée par des rues droites et larges, munies de trottoirs, et coupée d'espace en espace par de belles places garnies de somptueux édifices; la population de Tucumán est d'environ douze mille âmes; elle possède un collège et une université assez renommée; son commerce en fait une des villes les plus importantes de la Banda Oriental.

A l'époque où nous y conduisons le lecteur, cette importance était accrue encore par la guerre; on l'avait fortifiée au moyen d'un fossé profond et de remparts en terre, suffisants pour la mettre à l'abri d'un coup de main.

Depuis quelque temps de forts détachements de troupes avaient été dirigés sur cette ville à cause des événements survenus dans le haut Pérou et de l'approche des troupes espagnoles.

Ces différents corps étaient campés autour de la ville, et leurs bivouacs offraient l'aspect le plus singulier surtout aux yeux d'un Européen habitué à cet ordre, à cette symétrie et surtout à cette discipline qui caractérisent les armées du vieux monde.

Dans ces camps, tout était pêle-mêle et sans ordre; les soldats, étendus ou assis sur le sol, jouaient, dormaient, fumaient ou mangeaient, tandis que leurs femmes, car dans toute l'armée hispano-américaine, chaque soldat est suivi constamment de sa femme, tandis que les femmes, disons-nous, conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, préparaient le repas ou nettoyaient les armes avec cette obéissance passive qui est le propre des Indiennes et rend sous certains rapports ces malheureuses créatures si intéressantes et si dignes de pitié.

Les voyageurs, contraints de traverser les bivouacs pour entrer dans la ville, ne le firent pas sans une certaine appréhension; cependant, contre toute prévision, ils n'eurent à subir aucune insulte et pénétrèrent sans encombre dans San Miguel de Tucumán.

La ville paraissait en fête, les cloches des couvents et des églises sonnaient à toute volée, les rues étaient encombrées d'hommes et de femmes dans leurs plus beaux et plus frais atours.